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Point de vue de Catherine Grandclément (EDF) :

Des travaux sociologiques récents menés à EDF R&D dans le cadre de deux expérimentations de Smart grids, « Une Bretagne d’avance » et « Premio » offrent des éléments de réflexion et d’interrogation sur le concept de consommateur acteur.



Une Bretagne d’avance

« Une Bretagne d’avance » est une expérimentation de pilotage de la charge d’électricité (pilotage du chauffage électrique) associé à un suivi de consommation par Internet qui a lieu en région Bretagne depuis 2009 (les éléments présentés ici s’appliquent à la saison 2009-2010, le programme ayant depuis évolué.). Ce programme a rencontré un succès incontestable :

  • les objectifs de recrutement de participants ont été atteints voire dépassés (plusieurs centaines de particuliers) ;
  • les participants ont en grande majorité donné leur accord pour participer aux effacements, ce qui montre le caractère accepté et acceptable des effacements de consommation ;
  • lors des enquêtes qui ont suivi les premiers mois d’expérimentation, les taux de satisfaction sont très élevés et peu de plaintes de la part des participants ont été recensées ;
  • les participants ont reconduit leur participation au programme.

Dans cette expérimentation, il y a deux briques :

  • une brique « effacement » pour laquelle le choix a été fait de rendre les effacements invisibles au maximum : aucune information n’a été donnée aux participants sur le moment des effacements ;
  • une brique « information » dans laquelle l’objectif est de faire du client un gestionnaire actif de sa consommation grâce à la fourniture d’un « suivi conso Internet ».

Le pilotage est effectué par EDF tandis que c’est au client de suivre et d’agir sur sa consommation. Cela dessine un scénario d’usage contradictoire puisqu’il s’agit pour le client de laisser EDF piloter son chauffage électrique, tout en étant très actif et très acteur pour s’informer et agir pour maîtriser ses consommations.

En fin de compte, les utilisateurs ont remis de la cohérence dans cette proposition. Ils ont décodé le « package » qui leur était proposé comme un seul et même système technique et ont, en majorité, laissé faire EDF sans faire eux-mêmes de nouveaux gestes d’économies d’énergie.

Dans cette configuration, plus qu’un client vraiment acteur, on a affaire à un client activé et activable grâce au pilotage par EDF de son chauffage électrique. En outre, le discours qui accompagnait cette opération ne portait pas sur la flexibilité de la demande mais plutôt sur les économies d’énergie.

En dépit de ces limites, il est intéressant de constater que la simple participation à ce type de programme vient nourrir un nouveau champ d’attentes et de demandes de la part des consommateurs : pouvoir individualiser le système, programmer ses préférences, disposer d’un suivi consommation plus élaboré, etc.

Premio

« Premio » est un dispositif très différent d’« Une Bretagne d’avance ». C’est un projet réalisé en partenariat avec de nombreuses entreprises et cofinancé par la région PACA. Il repose sur le principe d’une centrale électrique virtuelle qui agrège une multiplicité de procédés pour se donner de la capacité d’effacement de façon à passer les pointes.

Parmi les procédés, chez les particuliers et dans le petit tertiaire, il y a des délesteurs (boîtiers qui viennent interrompre le chauffage), des pompes à chaleur avec un stockage de chaleur sur ballon d’eau chaude supplémentaire.

À la différence d’« Une Bretagne d’avance », les deux objectifs de flexibilité de la demande et d’économies d’énergie ont chacun été présentés aux participants :

  • la flexibilité de la demande grâce au pilotage de la charge a été présentée comme un bénéfice collectif. L’objectif est d’éviter les pics de consommation dans une démarche citoyenne ;
  • les économies d’énergie concernent davantage un bénéfice appropriable par un individu privé (sollicitation d’un consommateur au sens classique).

Toutefois, au fil de la vie du projet, ces deux objectifs se sont découplés, donnant lieu à deux sous-programmes distincts au sein du projet.

Ce découplage rend visible :

  • la non-superposition naturelle de la flexibilité de la demande et des économies d’énergie : le découplage a permis de revenir sur les économies d’énergie et de réactiver des techniques connues sur la façon de parler au consommateur et de l’associer à une expérimentation. Il existe, donc, un champ d’expérimentation et de réflexion à avoir sur la façon dont on fait coïncider la flexibilité de la demande et les économies d’énergie ;
  • les défis techniques de la conception et de la réalisation des outils destinés à faire participer les usagers à la flexibilité : de nombreuses difficultés existent autour de la collecte des données, de la mesure d’un effacement, de la conception d’une interface homme/machine. Comment fait-on pour rendre ces outils appropriables et utilisables ?
  • les enjeux de la rencontre entre monde technique et monde des usages : il n’est pas évident pour les acteurs du monde technique d’avoir en face de soi des consommateurs qui deviennent acteurs. En effet, EDF R&D a mené des entretiens auprès des partenaires techniques et a constaté que les utilisateurs étaient volontiers considérés comme des gêneurs qui risquaient de dérégler la bonne technique et de faire irruption dans le système.

Différentes figures du consommateur-acteur

Les consommateurs ne sont pas désintéressés a priori par la flexibilité mais la construction des outils qui permettront de rendre le consommateur acteur constitue un enjeu majeur qui suppose un changement culturel de part et d’autre du système électrique. En effet, les énergéticiens cherchent actuellement à faire bouger de grandes constructions historiques en place depuis plus d’un siècle.

La première construction historique est celle des sociétés industrialisées qui, par définition, ont spécialisé les tâches entre les producteurs et les consommateurs. Les consommateurs acquièrent des biens qu’ils n’ont pas fabriqués et dont ils ignorent la provenance. Ainsi, aujourd’hui, par définition, être consommateur, c’est ne pas être producteur.

La seconde construction historique est plus spécifique au système électrique. Un travail considérable, à la fois technologique et sociologique, a été fait pour discipliner la demande, la rendre prédictible, la contrôler (abonnement de puissance en France, par exemple).

Jusqu’à aujourd’hui, les acteurs du système électrique ont fait en sorte d’atténuer l’activité du consommateur, ils se sont efforcés d’encadrer sa capacité d’action pour ne pas se faire « déborder » par la demande. Désormais, la question se pose de rendre le consommateur acteur du système électrique… comme s’il n’en faisait pas déjà partie !

En choisissant de remettre de la capacité d’action, voire de l’activité du côté du consommateur, il est possible de distinguer plusieurs degrés dans cette activation :

  • la première figure est le consommateur-activable qui correspond à peu près au consommateur en bout de chaîne qui est tout de même actif à son échelle (il branche, il allume, il consomme). Cependant, à l’échelle du système il est pacifié, discipliné, géré (demand side management qui permet d’activer la consommation et d’avoir prise sur la demande).
    Dans le cadre des Smart grids de demain, cette figure du consommateur-activable pourra être le consommateur piloté comme dans « Une Bretagne d’avance » mais aussi le consommateur qui réagit à des signaux-prix ;
  • deuxième degré de réactivation du consommateur : le consommateur – co-responsable du réseau : responsabilisé, sensibilisé, informé ou doté de capacités d’action sur le réseau grâce à ses installations de production (consommateur producteur), ou de stockage. Cependant, la question est de savoir de quoi sera capable ce consommateur mis en situation de responsabilité parce qu’informé ou parce que producteur. Quelles compétences, quelles capacités d’action, quels savoirs, quels outils lui seront confiés ? Qui sera cet acteur ? Quelles seront sa nature et sa taille ?
  • troisième degré possible d’activation : un consommateur qui deviendrait un acteur au sens plein et entier du terme : un consommateur-partie prenante, citoyen engagé voire activiste, qui demande des comptes et qui demande à participer aux choix amonts.

Beaucoup de clients résidentiels aujourd’hui sont intéressés par les questions d’énergie, prêts à participer à des programmes de flexibilité et dans l’attente d’outils de maîtrise de leur consommation d’énergie. Cela ne signifie pas néanmoins qu’ils adopteront en masse les propositions des énergéticiens. Tout se jouera dans les processus de déploiement et dans la rencontre entre les clients et les propositions des opérateurs. En outre, faire du consommateur un acteur du système électrique est un défi complexe. Le consommateur acteur peut correspondre à des réalités bien différentes et implique des changements profonds de part et d’autre du système électrique, la construction d’outils adaptés et une éventuelle redéfinition de la MDE.


Catherine Grandclément
3 avril 2012





Catherine Grandclément est chercheure au Groupe de Recherche Energie Technologie et Société d’EDF R&D.



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