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Interview de Nicolas Leprêtre (Institut d’Asie orientale) :

Vous avez publié une note intitulée « Quelle action publique pour la mise en œuvre de réseaux électriques “intelligents” ? Une analyse comparée des expérimentations de Smart Communities au Japon ». Quelles en sont les conclusions ?

L’objectif de cette note était d’interroger la gouvernance multi-niveaux d’expérimentations de smart communities au Japon, un pays qui s’est impliqué dès 2010 dans la mise en place de démonstrateurs urbains incluant des Smart grids. La principale conclusion de la note consiste à voir des continuités dans les modes d’action publique avec un État très présent, en lien fort avec les grandes firmes japonaises, mais aussi des reconfigurations des rapports de force au niveau local avec l’arrivée de nouveaux entrants dans le secteur de l’énergie.

Pouvez-vous nous présenter les quatre démonstrateurs sur lesquels vous vous êtes appuyés ?

Ce travail a porté sur quatre démonstrateurs sélectionnés par le ministère japonais de l’économie du commerce et de l’industrie (METI) dans le cadre du programme de « démonstrateurs d’énergies de nouvelle génération et de systèmes sociaux » lancé en 2010. Également appelés « Smart communities », ce sont les premiers projets financés par le gouvernement et sont, chacun, portés par une collectivité territoriale et un consortium d’entreprises.

Le gouvernement entendait non seulement expérimenter les technologies en conditions réelles, mais aussi permettre des éléments de comparaison à partir de situations diverses, pour faciliter la reproductibilité de ces modèles, y compris à l’international. On retrouve ainsi la ville de Yokohama comme grande métropole, la ville de Toyota comme ville provinciale, le parc scientifique de Kyoto Keihanna dans un projet porté par le département de Kyoto, et enfin la ville de Kitakyushu comme ville industrielle en reconversion écologique. De manière générale, on retrouve dans ces quatre projets une gestion de l’énergie à l’échelle de la communauté (CEMS) et du bâti (HEMS, BEMS) avec des incitations à réduire la consommation en période de pic (gestion active de la demande, ou demand response, D/R). Ces programmes s’accompagnent de subventions à l’achat de panneaux photovoltaïques et de véhicules de nouvelle génération.

Mais chaque démonstrateur a aussi ses spécificités. La Smart community de Yokohama est un projet à grande échelle – plus de 4000 HEMS dans des bâtiments existants – impliquant une variété de projets et des entreprises en concurrence. Celle de Toyota porte davantage sur le transport avec un système d’auto-partage, une aide à la navigation et des véhicules hydrogènes. A Kyoto Keihanna, la Smart Community dispose de projets de recherche menés par des universitaires en plus des projets privés, ainsi que d’un système de D/R avec des conseils personnalisés pour 680 foyers. La Smart Community de Kitakyushu est, quant à elle, développée dans une ancienne zone industrielle, au contraire des autres dont les bâtiments sont à divers endroits des villes, ce qui lui permet d’impliquer les associations environnementales du quartier et de reposer sur un réseau électrique autonome, avec une partie de la production énergétique provenant de l’hydrogène.

De quelle manière les pouvoirs publics nippons promeuvent-ils ou favorisent-ils le recours aux Smart grids ? Quels programmes d’ampleur ont été lancés ?

L’originalité de l’action publique japonaise pour promouvoir les Smart grids est de deux ordres. D’une part, on retrouve une forte implication de l’État dans l’élaboration et la mise en œuvre des Smart grids, avec une orientation claire tournée vers le déploiement de ces technologies à l’international. Dès 2009, les Smart grids ont été perçus comme une technologie stratégique pour l’archipel, au carrefour entre le soutien à la compétitivité internationale des grandes firmes japonaises et la stratégie d’indépendance énergétique, qui était l’aspect le plus important des politiques énergétiques avant l’accident de Fukushima. C’est face à des enjeux essentiellement internationaux, comme le positionnement des États-Unis en faveur de ces technologies, que les Smart grids ont été érigés comme un élément de la Nouvelle stratégie de croissance de 2010.

Le soutien à l’introduction des Smart grids a pour l’essentiel pris la forme de démonstrateurs à l’échelle urbaine au Japon et à l’international via le NEDO, l’équivalent de l’ADEME, ce qui inclut le projet de Lyon Smart Community. Au Japon, les quatre démonstrateurs labellisés par le METI ont été suivis de nombreux autres projets, mais de moindre envergure, comme dans la région du Tohoku dévastée par le tsunami de 2011, en plus d’expérimentations menées par les acteurs privés. Le recours aux démonstrateurs urbains, en contact avec la population, est significatif d’un mode de « gouvernement par expérimentation », pour reprendre l’expression d’Harriet Bulkeley, qui s’étend dans le cadre des politiques environnementales et énergétiques, avec une concentration des financements et des labels autour de quelques villes exemplaires du point de vue environnemental, comme Yokohama et Kitakyushu.

D’autre part, la seconde originalité du rôle des pouvoirs publics dans l’introduction de Smart grids concerne les domaines visés. Hormis la recherche fondamentale au début des années 2000 qui ne concernait que la stabilité du réseau, la forme actuelle des Smart grids promue par le gouvernement dans ses démonstrateurs urbains depuis 2009-2010 associe presque systématiquement les Smart grids à la mobilité de nouvelle génération, c’est-à-dire les voitures électriques, hybrides avec recharge et plus récemment à hydrogène. C’est cette association entre énergie et mobilité, et leur expérimentation souhaitée à l’échelle de quartiers, qui a donné le nom de Smart community et non de Smart city, même si les deux appellations sont parfois utilisées sans grande distinction.

Quelles seraient les coopérations possibles entre la France et le Japon sur le sujet des réseaux électriques/systèmes intelligents ?

L’implication de firmes françaises dans les démonstrateurs japonais, où les firmes étrangères sont finalement peu présentes, n’est pas évidente, mais elle est toujours possible. En revanche, il existe des potentialités de coopération entre villes et entre administrations comme en témoigne l’expérimentation du NEDO à Lyon.

Quels sont les enseignements que la France pourrait tirer des choix japonais de gouvernance des démonstrateurs Smart grids (rôle de l’État, rôle des entreprises) ?

Le premier enseignement concerne la forte implication du gouvernement dans la mise en place des Smart grids, tout en conférant aux collectivités territoriales une marge de manœuvre. Au niveau local, la caractéristique la plus saillante est une recomposition du secteur de l’énergie, marquée par l’arrivée de nouveaux entrants (firmes de NTIC, de la mobilité) et une approche multisectorielle chez la plupart des entreprises impliquées, investissant dans la production, le stockage et la gestion de l’énergie, les systèmes de mobilité ou encore la gestion des données. On assiste ainsi à un véritable bouleversement de l’ensemble du secteur, qui arrive aussi en France.

Selon vous, quelles sont les raisons du consensus qui s’est créé autour des réseaux intelligents au Japon et, dans ce cadre, quelles sont les clés déterminantes pour améliorer l’adoption de ces technologies par les consommateurs français ?

Il y a un consensus dans les subventions aux Smart grids pour soutenir les firmes japonaises dans leurs stratégies internationales. Depuis l’accident de Fukushima, les Smart grids revêtent une dimension supplémentaire tant ils constituent une solution technique pertinente pour répondre à deux enjeux : stabiliser le réseau et promouvoir les énergies renouvelables. Mais si ces enjeux ont été clairement mis à l’agenda politique, le consensus n’est pas si clair quant à ce qui est réellement attendu des Smart grids pour y répondre. La popularité de ces technologies tient au contraire à la perméabilité de leur définition, qui permet d’y inclure une variété de significations et de stratégies, parfois en opposition.

Pour résumer le cas japonais, l’introduction de Smart grids peut permettre une production décentralisée de l’énergie où municipalités et firmes de l’électronique seraient en charge de la gestion de l’énergie, mais elle peut aussi encourager un maintien de la production centralisée par une optimisation de la consommation en période de pic, ce que souhaitent les compagnies électriques régionales. Ces dernières sont dans une situation particulière, en raison de la prochaine libéralisation du marché de l’électricité à partir de 2016, qui va les mettre en concurrence.

Ces scénarios relèvent de choix technologiques et organisationnels, et reposent aussi sur des conceptions divergentes d’un consommateur plus ou moins actif, qui sont à construire et devront amener à un réel débat. Au Japon, ce débat n’a pas encore été engagé, parce que les démonstrateurs n’impliquent pour l’instant que des volontaires et restent à une échelle modeste. C’est pourquoi ces questions restent ouvertes, tout comme en France.


Nicolas Leprêtre
22 septembre 2015



Nicolas Leprêtre est attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) à Sciences Po Lyon et doctorant en science politique à l’École normale supérieure (ENS) de Lyon. Ses recherches portent depuis 2012 sur quatre démonstrateurs de Smart community mis en place au Japon depuis 2010, à partir desquels il développe des réflexions sur les changements de l’action publique dans les domaines énergétiques et environnementaux et sur la recomposition du secteur de l’énergie avec l’arrivée de nouvelles technologies. Il a récemment effectué un séjour de sept mois à l’Institut des Sciences Sociales de l’Université de Tokyo, avec une bourse doctorale de la Japan Foundation.

L’Institut d’Asie Orientale est une unité de recherche conjointe (UMR 5062) en sciences humaines et sociales dont les travaux portent principalement sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est. Il mène depuis 2013 un projet conjoint avec le Laboratoire Aménagement Economie Transport intitulé « Des éco-quartiers aux smart cities : quel rôle pour l’électro-mobilité ? Une comparaison France-Japon » financé par l’ADEME dans le cadre du GO6 du Programme de recherche et d’innovation sur les transports terrestres n°4 (PREDIT).

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