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Interview de Bernard Delpech (EDF R&D) :

En tant qu’acteur intervenant sur l’ensemble de la chaîne de valeur de l’électricité, en voie d’évolution du fait de l’introduction des NTIC, où pensez-vous que la valeur va se créer ? Où sont les opportunités d’investissement ?

Il est indéniable que les réseaux intelligents vont créer de la valeur pour l’ensemble du système électrique. On a toujours cherché à automatiser les réseaux pour améliorer la qualité de la fourniture et avoir une meilleure connaissance du vieillissement des matériels pour optimiser leur remplacement. Aujourd’hui, cette problématique est résolue par des technologies de plus en plus efficaces et performantes, notamment celles nécessaires au développement des réseaux intelligents. Elles créent indéniablement de la valeur, même si celle-ci est en partie non marchande (amélioration de la qualité de la fourniture ou de la gestion des pannes). Les compteurs communicants, par exemple, permettent une meilleure connaissance et compréhension du réseau électrique, notamment sur les réseaux de distribution en basse tension.

Le pilotage des réseaux est amélioré par ces technologies intelligentes, mais aussi par une gestion plus active de la demande, notamment par le biais de l’effacement. Cette amélioration de la gestion des réseaux est d’autant plus nécessaire que l’intégration des énergies de sources renouvelables complique leur pilotage en raison du caractère intermittent et décentralisé de ces énergies.

Les solutions traditionnelles, telles que la construction de départs dédiés pour certaines installations photovoltaïques, qui permettraient de résoudre ces nouvelles problématiques, sont très coûteuses. Les industries cherchent donc à développer des solutions techniques intelligentes permettant de minimiser l’augmentation de ces coûts. Compte tenu de la finalité de ces solutions techniques qui est de gérer plus efficacement les réseaux électriques, je pense que le modèle d’affaires créé pour commercialiser à grande échelle ces solutions sera développé par les grands électriciens, et non pas par des spécialistes des technologies de l’information et de la communication.

Avez-vous une approche globale ou segmentée des réseaux intelligents, c’est-à-dire un modèle d’affaires par composante des réseaux intelligents (véhicule électrique, etc.) ?

Les réseaux intelligents sont un « concept intégrateur » de la chaîne de valeur. Autrement dit, lorsque des investissements sont réalisés en faveur d’une technologie (par exemple, par le gestionnaire de réseau pour le compteur communicant), l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur en bénéficient (producteurs, gestionnaires des réseaux de transport et de distribution, fournisseurs, consommateurs). Il s’agit alors de savoir comment valoriser cet investissement et d’en répartir équitablement les bénéfices.

Dans les entreprises intégrées, cela ne posait pas de problème. Aujourd’hui, le marché de l’électricité a profondément évolué et les acteurs sont distincts entre la production et la fourniture d’une part et les réseaux d’autre part. Chaque acteur pris isolément n’a pas nécessairement intérêt à réaliser un investissement. Il y a donc un vrai problème de régulation : il faut trouver le moyen de valoriser l’investissement pour inciter les acteurs à développer les réseaux intelligents.
Aux États-Unis, dans certains Etats, la détermination du modèle économique est plus simple car les acteurs (utilities) sont intégrés et la répartition de la valeur sur la chaîne est donc plus facile.

Quel rôle le consommateur va-t-il jouer dans la création de valeur du système électrique intelligent ?

L’émergence des réseaux électriques intelligents fait également évoluer la place du consommateur. Il faut s’intéresser à ce nouvel acteur de la chaîne de valeur pour voir s’il s’appropriera les technologies et participera aux services créateurs de valeur, avec comme objectif final de déterminer un modèle d’affaires viable et acceptable par le consommateur.
La création de valeur dépend aussi du type de client auquel on s’adresse et du degré d’innovation. Par exemple, dans le cadre des mécanismes d’effacement, les clients industriels sont des cibles plus intéressantes que les clients résidentiels car ils permettent de créer plus de valeur du fait de leur capacité à effacer un plus grand volume de consommation. En effet, pour générer le même volume d’effacement qu’un client industriel, il faut un plus grand nombre de clients résidentiels, ce qui implique de multiplier les infrastructures de télécommunications. A l’inverse, pour les clients industriels, les volumes d’effacement unitaire sont relativement importants avec des coûts de télécommunications relativement réduits. Cependant, ce constat est susceptible d’évoluer du fait des progrès technologiques. Si, demain, l’évolution des innovations conduit à réduire le coût des infrastructures de télécommunications, l’effacement chez les clients résidentiels deviendra plus intéressant financièrement.

Que pensez-vous du « dynamic pricing » ? Peut-on l’envisager en France ?

La tarification différenciée ou « dynamic pricing » existe déjà par le biais des tarifs EJP (Effacement Jour de Pointe) et Tempo, mais ceux-ci ne sont plus proposés au client compte tenu de l’incohérence de la structure de ce tarif avec le tarif d’utilisation des réseaux. Il conviendrait de relancer ce type de tarifs.
Ce principe de tarification n’est, à mon sens, envisageable en France que dans la mesure où il laisse au client le temps suffisant pour adapter sa consommation en fonction du prix connu de l’électricité. Le « dynamic pricing » à l’extrême, c’est-à-dire une tarification très dynamique qui varierait quasiment en temps réel en fonction des coûts de production de l’électricité, n’est, à l’heure actuelle, pas envisageable pour cette raison.

Comment les réseaux intelligents vont-ils impacter l’environnement concurrentiel de la fourniture ? De quels nouveaux acteurs/nouveaux services anticipez-vous l’arrivée ? Comment EDF se prépare-t-il à l’arrivée de nouveaux concurrents ?

Les réseaux intelligents ne vont pas conduire à faire émerger de nouveaux acteurs, mais plutôt à renforcer la concurrence sur les services entre les acteurs existants. Les fournisseurs proposent une grande diversité de services et seront en mesure d’adapter leur offre aux réseaux intelligents.

EDF a déjà des compétences en matière de technologies de l’information et de la communication en utilisant notamment le CPL (Courant Porteur en Ligne). Néanmoins, EDF n’a pas vocation à se spécialiser dans les télécoms. L’énergie et les télécoms sont deux métiers bien distincts à haut degré de technicité. En effet, ce n’est pas le même métier de transformer le signal analogique de la télévision en un signal numérique grâce aux technologies de télécommunications et de s’en servir pour gérer des effacements. Il y a des contraintes de sécurité, de sûreté et de fiabilité, mais aussi des contraintes de débit qui ne sont pas les mêmes dans les deux cas et qui demandent des compétences bien spécifiques.

Envisagez-vous de créer des partenariats avec des équipementiers ou des prestataires de services pour offrir une palette de services plus larges à vos clients ?

Dans la mesure où les énergéticiens vont diversifier leurs activités, je  pense que les partenariats sur les services seront rares. En effet, leur mise en place est très longue et le fait de trouver des synergies entre acteurs risque de prendre plus de temps que de développer son propre produit. Par ailleurs, il est difficile de réaliser des partenariats à grande échelle. En effet, ils sont possibles à l’échelle d’une ville, mais c’est beaucoup plus compliqué à réaliser à l’échelle d’un pays. Même s’ils peuvent aider au développement des réseaux intelligents, les partenariats sur les services n’en seront pas le moteur. Je crois, en revanche, aux partenariats de type industriel pour le développement d’équipements et de logiciels.

En effet, la dimension industrielle des réseaux intelligents est très forte et passe aussi par la recherche de normes, en prenant en compte l’évolution des services et produits dans le domaine de l’électricité. La normalisation induit des coûts moins importants pour ces solutions par rapport à des solutions où il faudrait développer des normes propres. La normalisation est un sujet d’importance pour les équipementiers car elle permet de bénéficier d’effets volume en minimisant les coûts.

Conclusion

Les technologies de réseaux intelligents représentent ce qu’était l’informatique dans les entreprises il y a quelques années. Elles vont servir de réceptacle à certaines innovations, permettre de gérer différemment le système électrique et contribuer à renouveler la relation entre le fournisseur et le client.


Bernard DELPECH
18 février 2011


Bernard DELPECH est Directeur Délégué de la Recherche et Développement du Groupe, en charge des domaines d’activités Commerce, Energies Renouvelables, Management d’Energie et Réseaux (Aval). Auparavant, il était responsable de la Division du Développement des Energies réparties à la Direction Commerce, après avoir occupé des postes à responsabilité dans le secteur du Réseau de Transport et de Distribution.
Il a également été en charge à la Direction Financière, du Contrôle de Gestion des Entités du Groupe en France.
Diplômé de l’Ecole Polytechnique, de l’Ecole Nationale de l’Administration Economique, il est titulaire d’un doctorat en Mathématiques de la Décision.


La R&D d'EDF joue un rôle moteur pour le Groupe EDF et pour ses clients. Le développement de l'électricité bas carbone représente l'axe prioritaire de ses travaux, grâce à la relance du nucléaire et la valorisation des énergies renouvelables.

EDF R&D s'efforce donc de moderniser les infrastructures pour optimiser leur niveau de production et de sécurité. Par ailleurs, nos chercheurs explorent de nouvelles perspectives énergétiques et développent des produits innovants pour nos clients partout à travers le monde.




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