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Patrice Geoffron, Professeur d’économie à l’Université Paris-Dauphine

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Quelles conséquences devons-nous tirer de l’accident de Fukushima et de la décision allemande de sortir du nucléaire ?

Patrice Geoffron

Fukushima est l’équivalent pour l’énergie de la « crise des subprimes » : nous découvrons (ou redécouvrons) que, comme le secteur de la banque, le secteur de l’énergie (et tout particulièrement celui du nucléaire) est un secteur d’activité « systémique ». Un accident survenant en une partie du monde peut affecter l’ensemble d’une filière. Ce type de répercussions « systémiques » avait déjà été entrevu avec la catastrophe d’une plateforme pétrolière de BP (Deep Water Horizon). On a, également, constaté à quel point le débat sur le gaz de schiste en France a été influencé par l’état de l’exploitation de ces ressources aux États-Unis (ou au moins l’image qu’en renvoie le film Gasland).

Concernant la décision allemande, il s’agit de l’exemple le plus spectaculaire de ces « effets en chaîne », a fortiori si l’on considère que la France est dans la zone « d’impact », puisque la question du nucléaire s’annonce comme un des temps forts de la prochaine présidentielle. Cela n’aurait sans doute pas été le cas sans l’évolution du débat outre-Rhin.

Il me semble que nous pouvons en tirer d’ores et déjà quelques enseignements, en gardant toutefois à l’esprit que nous ne sommes qu’au début d’un processus aussi long qu’incertain. Le premier est que le nucléaire occupera sans doute moins de place que prévu dans les mix énergétiques et, donc, dans la lutte contre le changement climatique (même si certains pays européens comme la Grande-Bretagne ou la Pologne ont fait des choix opposés à ceux de l’Allemagne, la Suisse ou l’Italie). Le deuxième enseignement est que les pays qui décident de réduire la part du nucléaire se mettent sous la contrainte de déployer plus rapidement des énergies renouvelables et de gagner en efficacité énergétique, même si, à court et moyen termes, le gaz, et le charbon à moindre échelle, assurera la transition. Cela ne pourra pas se faire à grande échelle sans « Smart grids » et « Super grids ». Troisièmement, il est frappant de constater que l’Allemagne et la Grande-Bretagne (avec des options certes différentes) ont décidé de faire des « big bangs » dans leur système énergétique national sans réelle concertation avec les États voisins. Le besoin d’une coordination européenne plus étroite est manifeste par ces temps de grandes turbulences énergétiques.

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A la suite de ces événements, le futur énergétique à l’échelle des pays et de la planète dans son ensemble est en train de se redessiner. Comment envisagez-vous ce futur ?

Patrice Geoffron

Les perspectives énergétiques ont connu de profondes modifications au cours de l’année 2011, en étant plus incertaines encore. Si Fukushima ne bouleverse pas la donne mondiale (les Chinois et les Indiens sont déterminés à garder le « cap nucléaire » pour répondre à la croissance de leur très grand besoin d’énergie), le paysage énergétique européen est incontestablement modifié du fait de la décision allemande. Lorsqu’un pays qui est, non seulement, le cœur de la plaque électrique continentale mais, plus fondamentalement, la première économie européenne, prend ce type de décision, cela incite à réfléchir.

Dans le même temps, la crise de la zone euro met les finances publiques sous très forte pression (y compris en Allemagne), réduisant les ressources pour accompagner la transition vers des mix énergétiques décarbonés.

L’année 2011 aura ainsi débouché sur une forme « d’ambiguïté », avec ces deux forces contraires : plus d’ambitions (avec la volonté d’introduire des énergies renouvelables dans des délais plus réduits) mais sans doute moins de marges de manœuvre budgétaires. Il est difficile d’oublier que le « rabot budgétaire » sur les énergies renouvelables aura été une des « vedettes » de l’année 2011 partout en Europe. Rappelons que, dans son scénario à 2050, la DG Climat de la Commission européenne estime que la décarbonisation du mix énergétique européen requerra 270 milliards d’euros d’investissements par an, pendant 40 ans.

En outre, la situation aux États-Unis n’est guère différente, la crise décourageant le volontarisme écologique de l’administration du Président Obama. La faillite récente de l’entreprise de capteurs solaires Solyndra, qui avait bénéficié du fort soutien du gouvernement fédéral, rend sceptique sur l’efficacité des politiques d’appui aux énergies renouvelables et annonce de fortes tensions lors de la prochaine présidentielle.

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Dans ce monde énergétique en recomposition, quel rôle les Smart grids vont-ils jouer ?

Patrice Geoffron

Les Smart grids ne sont pas à l’abri des forces contraires qui viennent d’être décrites. L’insertion massive d’énergies renouvelables et l’importance de l’intermittence dans les mix électriques européens qui accompagnera ce mouvement imposent d’accélérer le déploiement des Smart grids. En Allemagne, réussir l’intégration de capacités massives d’éolien en Mer du Nord et renforcer les gains en matière d’efficacité énergétique supposera d’innerver le réseau électrique allemand avec un système d’information « intelligent ». Cependant, tout cela se fera sous de fortes contraintes budgétaires.

Ajoutons, par ailleurs, que ce monde énergétique en recomposition gardera une caractéristique commune avec celui que l’on pouvait imaginer avant les secousses de cette année 2011. En effet, le prix de l’énergie, en particulier pour les ménages, sera très probablement plus élevé dans la décennie en cours que dans la précédente, car la pression de la demande des pays émergents sur les énergies fossiles n’a pas de raison de s’estomper. Les consommateurs d’énergie seront plus sensibles aux gains en efficacité ou à l’intérêt de l’effacement, ce qui rendra les réseaux intelligents nécessaires.

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Les événements récents en Allemagne et au Japon permettront-ils de favoriser l’investissement et de mettre en place plus rapidement des modèles économiques rentables dans le domaine des réseaux électriques intelligents ?

Patrice Geoffron

Tentons de dépasser l’incertitude actuelle, pour considérer plutôt l’opportunité qui se dessine au-delà : l’Allemagne et le Japon, deux des économies mondiales qui ont les potentiels industriels et énergétiques les plus puissants du monde, se sont mis dans l’obligation de révolutionner leur système énergétique. Ces deux pays seront, en conséquence, des laboratoires à ciel ouvert de l’expérimentation des technologies bas carbone, de la capture et de la séquestration du carbone au sein de systèmes socioéconomiques très denses et très sophistiqués.

En raison de la crise de la dette (l’Allemagne à l’épicentre d’une zone euro, au mieux, convalescente, et le Japon d’ores et déjà sous le fardeau d’une dette publique qui représente 220 % de son PIB), ces deux économies devront faire naître des modèles économiques soutenables pour les innovations énergétiques, dont font partie les Smart grids. Les conséquences de ces évolutions dépasseront, à l’évidence, les frontières de ces deux grands pays.

Patrice Geoffron, Professeur d’économie à l’Université Paris-Dauphine et spécialiste de l’énergie.





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