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Interview de Régis Taisne (FNCCR) :

Quelles sont les différences entre les syndicats d’électricité et de gaz et les collectivités compétentes pour d’eau ?

Sans doute faut-il d’abord préciser ce que l’on entend par « réseau d’eau intelligent ». Et ce qu’il n’est pas. Le concept du « smart grid », très pertinent pour l’électricité (réseau maillé, gestion des pointes de consommation, faible capacité de stockage et donc très forts enjeux de gestion en temps réel, etc.) n’est pas réellement applicable pour l’eau et l’assainissement.

Pour la FNCCR, le « réseau d’eau intelligent » est celui qui permet – ou permettra – de mettre à disposition de l’autorité organisatrice, de l’exploitant et des usagers-consommateurs les informations utiles (à fortiori nécessaires), au pas de temps pertinent (pas forcément le temps réel) pour améliorer l’efficience du service. Elles concernent donc notamment :

  • l’exploitation proprement dite du service (connaissance, pilotage et supervision des ouvrages et équipements centralisés et en réseau, la facturation du service, etc.) ;
  • le contrôle de l’atteinte des objectifs et des niveaux de performance assignés aux exploitants et autres prestataires mobilisés par la collectivité et la transparence de l’accès à ces données ainsi que la conservation et le traitement des données utiles à la planification du service ;
  • le renforcement de la capacité des abonnés et des usagers-consommateurs à mieux connaître le service et optimiser l’usage qu’ils en font : maîtrise des consommations évidemment mais aussi accès aux informations sur la qualité, les incidents, possibilité de comparaison, etc.

Les collectivités sont naturellement concernées par ces 3 grandes catégories d’enjeux, qu’elles exploitent directement le service ou le délèguent.

Ces technologies apportent ou devraient apporter à l’exploitant des outils d’optimisation de ses interventions. Si la télégestion ou la télésurveillance des ouvrages sont depuis longtemps bien développées, la multiplication des objets communicants de ces services va permettre d’améliorer, et nous l’espérons d’optimiser, l’exploitation du service. Par exemple, au-delà de son enjeu « gestion des abonnés » (facturation au réel des consommations d’eau même lorsque les compteurs sont inaccessibles, mise en œuvre de tarification saisonnière, etc.), le télérelevé des compteurs d’eau, en lien avec une bonne sectorisation du réseau (elle-même « communicante ») permet de détecter plus rapidement les fuites et donc d’être mieux à même d’améliorer les rendements de réseau, etc. C’est aussi, à terme, la possibilité de détecter à distance des manœuvres frauduleuses des poteaux d’incendie, des surpressions ponctuelles, etc. Dans le secteur de l’assainissement, des capteurs communicants devraient par exemple pouvoir permettre de détecter des obstructions de réseau ou d’avaloirs avant qu’elles ne génèrent des débordements ou nuisances. Il y a très certainement une multitude d’applications à inventer ou développer.

Par ailleurs, ces données, judicieusement présentées, analysées, croisées, etc., permettent à la collectivité de jouer pleinement son rôle d’autorité organisatrice. Tout d’abord pour le suivi et le contrôle de l’exploitant – qu’il soit public ou privé d’ailleurs – grâce à la remontée d’indicateurs d’activité et de performance sous forme de tableaux de bord, de cartographie ou simplement de messages d’alerte. Il ne s’agit pas de défiance vis-à-vis des exploitants, mais nous estimons très naturellement que le contrôle doit se faire au maximum à partir de données brutes maîtrisées par la collectivité et non sur la base de données filtrées et traitées par l’exploitant.

Les « réseaux communicants », c’est aussi la possibilité de bancariser une masse de données sur l’usage et le fonctionnement des réseaux qui, sans être utiles à court terme, seront très précieuses au moment de l’établissement d’un schéma directeur, d’une modélisation des réseaux, d’une étude d’impact de déversement d’eaux usées, etc.

Enfin, le rôle de la collectivité organisatrice vis-à-vis des usagers-consommateurs qui sont aussi des citoyens évolue : l’information des usagers, la concertation sur les modalités d’organisation, sur les attentes et la perception en matière de qualité du service rendu, le renforcement (parfois le rétablissement) de la confiance vis-à-vis du service prennent de plus en plus d’importance. La capacité de la collectivité à mettre à disposition de ses citoyens des informations pertinentes (ni trop, ni trop peu d’ailleurs) devient déterminante et ces nouvelles technologies peuvent contribuer à assurer la transparence et la qualité de l’information à l’usager.

Justement, quels sont donc les avantages de ces nouveaux réseaux pour les consommateurs ?

C’est un des points clefs du développement de ces technologies car cela conditionne fortement le modèle économique : les services supplémentaires apportés à l’usager sont-ils suffisants pour lui en faire accepter le coût ? En effet, ne nous leurrons pas, ces technologies devraient contribuer à l’amélioration de l’efficience du service mais il n’est pas sûr qu’elles génèrent des gains de productivité à la hauteur des coûts de déploiement et d’exploitation annoncés. Et les services d’eau et d’assainissement étant quasiment à charges fixes (souvent plus de 90 %), une baisse des consommations qui serait facilitée par le télérelevé ne se traduira pas durablement par une baisse de la facture d’eau.

Le premier service apporté par le « relevé à distance » (qu’il s’agisse de « télérelevé » lorsque les données des compteurs sont transmises par voie radio vers un réseau fixe de concentrateurs puis acheminées directement vers le système d’information de l’exploitant, ou de « radio-relevé » aussi dénommé « collecte mobile d’index » effectué via un terminal portable dont est équipé un agent se déplaçant à pied (walk-by) ou en véhicule (drive-by) à proximité des compteurs à relever) et clairement perçu par l’usager est évidemment la facturation au réel sans que le service ait besoin d’accéder au compteur (presque toujours situé en domaine privé et donc inaccessible en absence de l’abonné).

Les services « d’alerte fuite » par exemple ne nous semblent pas encore tout à fait matures : ils butent encore sur la difficulté de paramétrer les seuils d’alerte de « petites » fuites continues (surtout pour l’habitat collectif et les non domestiques), afin de ne pas passer à côté d’une fuite sans pour autant générer trop de fausses-alertes qui décrédibilisent le service. Les fuites plus importantes (casse générant un sur-débit) sont probablement plus faciles à détecter, mais c’est alors le délai de transmission et de traitement des alertes qui peut poser problème : difficile de valoriser le service quand l’alerte parvient à l’usager 24 heures après qu’il a lui-même constaté la fuite ou lorsqu’il y a déjà 1 mètre d’eau dans la cave… Il y a donc encore des progrès à faire.

Il y a d’autres obstacles ou freins ?

L’absence d’interopérabilité constitue incontestablement un double frein au développement de ces technologies.

Les solutions de télérelevé actuellement sur le marché français, quand bien même elles seraient conformes à la norme européenne EN 13757, sont toutes propriétaires et il n’y a pas ou peu d’interopérabilité possible. Cela complexifie, voire interdit, le déploiement d’équipements de plusieurs fournisseurs sur un même territoire (ab initio ou à l’occasion d’extension ou de renouvellement ultérieur d’équipements), le changement d’exploitant du service public et/ou du seul système de télérelevé, etc. Et dans tous les cas, cela renchérit les coûts de déploiement et d’exploitation-maintenance (marché captif pour les utilisateurs, faibles économies d’échelle pour les fabricants, etc.). C’est également un obstacle à la mutualisation des infrastructures de collecte des données entre services opérant sur un même territoire, avec là encore des surcoûts évidement (déploiement de deux réseaux de relève au lieu d’un) mais aussi des difficultés très pratiques car les points hauts où installer les concentrateurs et autres répéteurs nécessaires sont rares. Et les collectivités sont souvent sollicitées par plusieurs opérateurs pour utiliser les mêmes points hauts.

C’est la raison de notre mobilisation, au côté d’une quarantaine de nos collectivités adhérentes, dans le processus de normalisation de solutions de télérelevé interopérables pour l’eau et le gaz engagée à l’AFNOR.

Comme en électricité et en gaz, de nouvelles données vont être disponibles. Comment imaginez-vous leur gestion et leur utilisation ?

La maîtrise de ces données par les collectivités organisatrices de ces services publics est absolument essentielle. D’une part, il s’agit de disposer des moyens d’organiser, de réaliser un suivi et un contrôle du service indépendant de l’exploitant, mais aussi d’assurer la continuité de la connaissance. Il n’est en effet pas acceptable que des données utiles voire indispensables à la connaissance du patrimoine, à la planification des investissements (par exemple) soient perdues par la collectivité en cas de changement de délégataire.

D’autre part, l’exploitation des divers services publics locaux par des opérateurs distincts parfois concurrents (sur ces marchés ou sur d’autres), sur des contrats aux échéances différentes, et correspondant à des périmètres différents (par exemple communal pour l’eau communautaire pour l’assainissement et départementalisé pour la distribution de l’électricité), rendent difficile la mutualisation des infrastructures de collecte des données (même s’il y avait interopérabilité des systèmes). Compte tenu des enjeux de mutualisation et de l’intérêt public que présentent ces données, la FNCCR prône la création d’un « service public des données locales » dont la compétence incomberait aux collectivités, autorités organisatrices et garantes des données vis-à-vis du public. Ce service mettrait à disposition des collectivités organisatrices des services publics locaux, de leurs exploitants (pour les données ayant à transiter par ce service) mais aussi du public les données qui les concernent et/ou peuvent être rendues publiques. Un tel service permettrait de rationaliser les investissements et la gestion des infrastructures correspondantes à l’échelle du territoire, de structurer la gouvernance locale et de répondre aux défis de l’ouverture des données aux usagers consommateurs. Évidemment, cela suppose la mise en place de robustes et sûrs outils d’administration de ces données et des droits d’accès.

Tout cela conduit à envisager l’exercice de cette compétence à un échelon territorial important et au service et associant les diverses collectivités concernées (notamment au titre des services publics industriels et commerciaux, mais pas uniquement puisque de telles données concernent également des services publics administratifs).

À cet égard, la FNCCR a publié fin 2013 les résultats d’une étude prospective « smart grids – smart cities » consultable sur son site Internet.


Régis Taisne
18 juin 2014



Ingénieur de l’École Centrale Paris, Régis Taisne a démarré sa carrière auprès de services d’eau et d’assainissement en France et dans les pays en développement, comme exploitant et consultant. Il a rejoint la FNCCR en 2007 comme adjoint au chef du département eau et assainissement. Il suit notamment les questions relatives au télérelevé des compteurs d’eau et à ce titre anime à l’AFNOR le groupe de travail « utilisateurs » eau-gaz de la commission E17Z qui a pour objectif d’élaborer un « guide d’application de la norme EN13757 » dédiée aux solutions interopérables de télérelevé EAU/GAZ sur le marché français.


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