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Introduction : Vers l’émergence d’un consomm’acteur ?

Une réponse à la crise économique et environnementale

Le contexte actuel, marqué par la crise financière, puis économique et la problématique environnementale et climatique, joue un grand rôle dans l’évolution des comportements.

D’une part, les consommateurs surveillent de près leurs dépenses énergétiques. En témoigne un sondage mené en 2008 par le magazine National Geographic et l’institut de sondage Globescan. Évaluant le comportement de 17 000 consommateurs de 17 pays différents et dans quatre domaines (logement, transport, alimentation et produits de consommation) l’étude a conclu que près de 80 % des consommateurs réduisent leur consommation d’énergie pour des raisons financières.

D’autre part, les consommateurs sont de plus en plus attentifs à l’impact de leur mode de vie sur l’environnement. Le même sondage indique que 55 % d’entre eux se disent « très inquiets des problèmes écologiques ». Six consommateurs sur 10 pensent que l’on doit consommer moins afin de préserver l’environnement pour les générations futures.

Les plus grandes évolutions de comportement ont été remarquées dans le domaine du logement : Indiens, Chinois, Mexicains, Espagnols et Français ont fait d’importants progrès sur les économies d’énergie. Les Brésiliens, au 1er rang, sont ceux qui utilisent le plus souvent des énergies renouvelables pour la production d’électricité. Dans les transports, ce sont les Chinois qui affichent le meilleur score : 85 % d’entre eux expliquent avoir davantage enfourché leur bicyclette ou marché, à cause de la hausse des prix des carburants.

Il en est de même en France, où les consommateurs ont de plus en plus conscience de l’impact de leur choix sur l’environnement. Ainsi, 74 % de la population souhaite connaitre l’impact environnemental des produits qu’elle consomme (source : étude annuelle de 2011 sur la consommation durable de TNS/Eticity).

C’est la raison pour laquelle le ministère du Développement durable a choisi de faire connaître et de valoriser l’information environnementale, qui aide le consommateur à devenir un consommateur éclairé – un consomm’acteur. Différentes actions ont ainsi été mises en œuvre afin d’améliorer l’information des consommateurs : étiquetage énergétique depuis 1995, étiquette C02 apposée sur les véhicules et couplée au bonus/malus, classement énergétique des biens immobiliers mis en vente ou en location obligatoire depuis le 1er janvier 2011.

Les Français sont désormais familiarisés avec la notion du développement durable (choix de produits écolabellisés, tri des déchets, consommation de produits bio, économies d’énergie, utilisation plus raisonnée de l’eau) et vont même plus loin puisque 80 % considèrent que chacun a personnellement un rôle à jouer en matière de développement durable.

Vers une nécessaire maîtrise de la consommation d’énergie

Dans un contexte où les engagements pris au niveau environnemental obligent la société à être plus vertueuse et où les prix de l’énergie augmentent, il est essentiel que les utilisateurs parviennent à mieux gérer leur consommation d’énergie. Le développement des technologies de Smart grids accompagnera le changement des habitudes de consommation des ménages, des entreprises et des industries.

Dans cette perspective, l’un des principaux chantiers des réseaux électriques du futur est d’arriver à ce que l’ensemble des utilisateurs sachent gérer en temps réel leur consommation d’énergie, grâce à un signal ou à un système de collecte d’informations. Il leur faut, également, apprendre à activer ou éteindre certains appareils domestiques, en fonction de l’état du système électrique.

Pour en savoir plus :

Les Français et l’énergie, Observation et Statistiques n° 139, Commissariat général au développement durable, Août 2012

Qu’est-ce qu’un consomm’acteur ?

Définition générale : le consommateur-citoyen

La notion de consomm’acteur s’est développée à la faveur de la diffusion du concept de développement durable. Elle recouvre, notamment, des aspects de responsabilité sociale du consommateur-citoyen. Le consomm’acteur est un consommateur qui s’émancipe des produits et des modes de vie que le marché conçoit pour lui, devient autonome dans ses choix et pourrait, de ce fait, contribuer à la régulation de la société de consommation. Ce terme traduit, donc, aussi le fait qu’un consommateur a la capacité, grâce à ses choix d’achat, de peser sur l’offre des producteurs et, donc, de devenir un véritable « acteur » du marché.

Elle est, également, le résultat d’une transformation sociale due à la démocratisation d’Internet. Le développement des applications Internet et, notamment, des réseaux sociaux (77 % des internautes français font au moins partie d’un réseau social en 2011 – enquête 2011 de l’IFOP « Observatoire sur les réseaux sociaux »), facilite l’accès et l’échange d’information. Il repose, notamment, sur l’interaction en permettant à chacun de créer du contenu.



Consomm’acteur et énergie

À ces transformations sociales qui favorisent l’émergence d’un consommateur acteur, s’ajoutent des transformations du système électrique. Le développement de la production d’électricité distribuée place le consommateur en situation de production d’énergie. Jusqu’à présent hiérarchique et centralisé, le système électrique devient décentralisé et bidirectionnel et les unités de production se comptent en millions.

Par ailleurs, la bidirectionnalité des réseaux permet le développement d’actions sur la consommation d’énergie. Dans un contexte de croissance de la pointe de consommation (le record a une nouvelle fois été battu avec une consommation de 101 700 MW le 8 février 2012), les consommateurs ont un rôle à jouer dans la maîtrise de la demande.

À ce sujet, l’association Smart Grid Collaborative Consumer a réalisé en 2012 une enquête démontrant qu’il existe en France trois grands profils de consommateurs :

  • les « pragmatiques », motivés par la diminution de leur facture ;
  • les « normatifs », qui souhaitent comparer leurs pratiques avec celles de leurs voisins et rester dans la norme ;
  • et ceux dont le profil est de type « écologie-confort », c’est-à-dire des personnes soucieuses des générations futures tout en cherchant à améliorer le confort de leur famille au quotidien.

Selon cette étude, les consommateurs ne sont pas encore très conscients de ce que sont concrètement les réseaux et compteurs intelligents. Cependant, les consommateurs sont très demandeurs d’information et d’éducation sur ces sujets. L’apprentissage passerait par trois étapes :

  • la création de forum et de communautés en amont de l’utilisation d’outils de maîtrise ;
  • un accompagnement à l’installation ;
  • et une étape post installation avec la mise à disposition de foires aux questions.

Dans ce cadre, plusieurs questions émergent :

  • Pourquoi et comment consommer mieux ? Où est l’intérêt du consommateur ?
  • Comment faire en sorte que le consommateur se sente informé et concerné ? Quels leviers favoriser pour que le consommateur soit davantage acteur et responsable : tarifs, pédagogie, éco-conscience, etc. ?
  • Comment favoriser l’acceptabilité du compteur et limiter son aspect intrusif ? Quels sont les risques d’atteinte à la vie privée ?
  • Jusqu’où aller dans l’apport d’information pour aider le consommateur dans sa démarche? Quelle interface le distributeur peut-il proposer au fournisseur et au consommateur ? Comment travailler en synergie au bénéfice du consommateur ?
  • Qu’est-ce que les réseaux électriques vont gagner grâce à l’implication du consomm’acteur ?

Pour en savoir plus :

Rapport 2012 de l’association Smart Grid Collaborative Consumer (US)
The New Energy Consumer – Strategic Perspectives on the Evolving Energy Marketplace - Accenture

Le consommateur, un nouvel acteur du système électrique

Un consommateur mieux informé et, donc, plus responsable et plus actif

En raison de la tendance actuelle à la responsabilisation, le consommateur souhaite de plus en plus être informé, consulté, voire devenir un acteur à part entière. Il est aujourd’hui difficile d’imaginer un modèle où un gestionnaire de réseau déciderait de réduire ou de décaler dans le temps la consommation de certains acteurs sans les informer ou sans leur donner la possibilité de maintenir leur décision initiale en assumant les coûts associés. [Institut Montaigne]

La sensibilisation des consommateurs et, au-delà, le fait de fournir une information plus fine sur la consommation et son coût, contribue à la prise de conscience et à la généralisation des réflexes d’économies d’énergie. L’acceptabilité des automatismes s’améliore d’ailleurs quand ils facilitent et augmentent le pilotage du domicile lors des moments de présence des membres du foyer, et qu’ils diminuent les gaspillages pendant les temps d’absence.

Ainsi, l’accès aux informations de consommation pour motiver les consommateurs en temps réel constitue un facteur clé. Une étude analysant le comportement des consommateurs européens et américains montre que l’accès en temps réel aux informations de consommation (globale grâce à un compteur communicant et détaillée appareil par appareil, grâce à l’ajout d’un afficheur spécifique) sensibilise le consommateur à sa demande et serait directement à l’origine d’une réduction de l’ordre de 5 à 15 % de la consommation électrique, contre 0 à 10 % dans le cas d’un accès différé aux informations (au travers de la facture classique par exemple).

Grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, le consommateur (individuel, collectif ou entreprise), jusque-là élément passif de la chaîne, devient conscient de sa consommation d’électricité et actif. Informé, le consomm’acteur peut, donc :

  • intervenir sur son éclairage, son chauffage, son équipement informatique, technologique et électroménager, et il peut même contribuer à l’effacement de la pointe grâce aux offres déjà disponibles de délestage ;
  • choisir de faire fonctionner certains de ses équipements électriques à une période où de l’électricité renouvelable est disponible.

Le consomm’acteur, acteur majeur des réseaux électriques intelligents

Le consommateur est au cœur des réseaux électriques du futur. L’évolution de son comportement, que ce soit en matière de demande (sa consommation) ou d’offre (sa production) d’électricité, aura un impact sur le fonctionnement global du système, car il concourt à la flexibilité du système électrique. Ainsi, la flexibilité de la demande, de la production décentralisée ou du stockage des consommateurs, contribuent significativement à l’équilibre offre/demande du système électrique.

Au niveau de la demande, le consommateur participe à la gestion du réseau en jouant un rôle dans le pilotage du réseau par la demande. Cet aspect de l’action du consommateur prend corps dans des initiatives diverses, telle que l’horosaisonnalité (heures creuses/heures pleines, EJP, Tempo, etc.) et les effacements, qui permettent le pilotage par la demande depuis de nombreuses années.

Au-delà des informations, l’accès aux profils de consommation réelle permet de mieux connaître les habitudes des utilisateurs. Elle permet aux fournisseurs d’innover en termes d’offre d’électricité. Ainsi, en Italie, la mise en place des compteurs intelligents a permis aux différents fournisseurs de proposer des offres plus fines par rapport à l’offre de base. Le fournisseur Enel propose par exemple 16 % de réduction par rapport au tarif règlementé le soir entre 19 heures et 1 heures (offre Sera). Il propose 20 % de réduction en fin de semaine (offre Week end+) et 6 % de réduction sur le tarif normal en semaine hors heures pleines de 7 heures à 20 heures et pendant le week-end (offre Ottosette). Cela permet aux consommateurs de choisir le programme correspondant à leurs besoins. Ces différentes possibilités encouragent aussi l’adoption de nouvelles habitudes. Le fait que les fournisseurs proposent des tarifs plus faible à des moments différents de la journée et de la semaine a un effet de lissage sur la consommation globale.

Un consommateur qui est aussi un producteur

Au niveau de l’offre, le consommateur pourrait, lorsqu’il est également producteur, participer à l’élaboration de l’équilibre offre/demande d’électricité en injectant sa production d’électricité issue d’énergies de sources renouvelables.

Ce second aspect du concept de consomm’acteur est nouveau car le développement à grande échelle de l’injection dans les réseaux électriques d’électricité par les consommateurs impliquerait le passage d’un système électrique centralisé à un système électrique plus décentralisé, le développement des micro-réseaux, voire des capacités de stockage. Il rend le consommateur plus actif encore. Cela suppose de lever un certain nombre de difficultés techniques et économiques en termes de gestion des réseaux électriques (injection de la production au moment opportun, dimensionnement des réseaux suffisant, coûts engendrés par les raccordements, etc.).

Les technologies de Smart grids au service du consommateur

Développer les Smart grids implique d’accroître le degré d’intelligence sur l’ensemble de la chaîne de valeur de l’électricité, y compris au niveau du consommateur. Dans cette perspective, son comportement et ses usages de consommation doivent évoluer.

Des réseaux intelligents et un marché de détail compétitif dans l’intérêt des consommateurs

Conformément à la directive « Électricité », les États membres de l’Union européenne sont tenus de créer des marchés de détail transparents et compétitifs ; ils ont, également, l’obligation de faciliter l’accès des nouveaux venus, notamment des sociétés de services énergétiques et des fournisseurs de TIC qui peuvent offrir aux consommateurs des services leur permettant de modifier avantageusement leur comportement.

De plus, les obligations de la directive qui imposent aux États membres de faciliter le changement de fournisseur dans des délais stricts ainsi que l’accès des consommateurs à des informations sur leur consommation et leurs factures, sont de nature à favoriser le déploiement des réseaux intelligents. La promotion du retour direct d’information aux consommateurs par l’intermédiaire, par exemple, de compteurs électriques résidentiels, peut aussi jouer un rôle important.

L’adoption prochaine de la directive sur l’efficacité énergétique vise à favoriser encore davantage le développement d’un marché de services énergétiques, notamment en promouvant des systèmes avancés de mesure. En effet, la Commission européenne veut instaurer des exigences minimales pour le format et le contenu des informations à communiquer aux consommateurs, ainsi que pour l’accès aux services d’information et la gestion de la demande.

La Commission européenne suivra ainsi la mise en œuvre des exigences du 3e paquet énergie-climat nécessaires à la création d’un marché de détail transparent et compétitif pour le développement de services (tarification selon l’heure d’utilisation et adaptation à la demande, par exemple) fondés sur les réseaux et systèmes de mesure intelligents.

Le développement des réseaux intelligents sur un marché de détail compétitif devrait inciter les consommateurs à modifier leur comportement, à jouer un rôle plus actif et à s’adapter à de nouveaux schémas intelligents de consommation d’énergie. Ces conditions sont indispensables pour réussir la transition vers le modèle économique fondé sur l’efficacité décrit précédemment.

L’adaptation de la demande constitue un élément central de ce nouveau modèle. Elle exige une interaction (quasiment « en temps réel ») entre les services d’utilité publique et la gestion d’énergie des consommateurs, et un recours beaucoup plus large à la tarification de l’électricité en fonction de l’heure, de sorte que les consommateurs soient réellement incités à adapter leur schéma de consommation.

Des outils de maîtrise de consommation d’énergie

L’introduction des technologies de Smart grids permettra de mettre à disposition du consommateur des outils contribuant à optimiser et à réduire sa consommation électrique. Ces informations données à l’utilisateur peuvent l’aider à mieux maîtriser sa consommation. En cela, les changements d’usages et de comportements sont complémentaires des évolutions techniques des réseaux électriques.

Par ailleurs, les exploitants de systèmes décentralisés auront accès à des informations détaillées sur les schémas de consommation des usagers et pourront proposer des services « sur mesure ».






Des applications de gestion de la consommation énergétique : AlertMe, T.E.D, etc.

La communication est essentielle pour permettre aux individus d’optimiser leur consommation d’électricité. Elle peut se faire par le biais de dispositifs recueillant des données tels qu’AlertMe ou T.E.D, qui informent l’utilisateur de ses consommations en « temps réel ». Elle peut, également, se faire par le biais de comparaisons avec d’autres foyers afin de mettre en place des offres favorisant les personnes qui consomment peu d’énergie. Ce dispositif, fabriqué par la société The Energy Detective (TED), partenaire de Google, coûte environ 200 dollars aux États-Unis et 30 livres en Angleterre, avec le service AlertMe de Google.

Google développe des projets de technologie « verte » qui sont de première importance pour cette société grande consommatrice d’énergie, bien que ses serveurs de données soient parmi les plus efficaces au monde. Google est, donc, très attentif aux questions de maîtrise de la consommation d’énergie, et a récemment obtenu une licence lui permettant d’acheter, pour ses serveurs de données, sa propre électricité afin de fonctionner en autonomie.

Ces projets verts sont de type institutionnel ou destinés aux consommateurs.

Les matériels communicants hardware peuvent être installés dans les foyers sans que ces derniers soient nécessairement équipés de compteur intelligent. Il y a, en effet, la possibilité pour le consommateur d’installer directement chez lui, sur son câble d’alimentation électrique, un boitier communicant, utilisant l’induction pour la mesure de la puissance. Ce boitier est doté de capteurs de mesure, de précision moyenne (de 80 % à 90 %), qui sont connectés à Internet. Il donne à l’utilisateur une visibilité sur sa consommation électrique en temps réel, en faisant apparaître ses courbes de consommation toutes les 15 minutes sur un graphique.

Par exemple, avec l’application AlertMe, il est possible d’identifier sur le graphique le fonctionnement d’un réfrigérateur ou d’une télévision par les pics de consommation qu’ils générèrent tous les quarts d’heures.

Ces applications software et hardware permettent, d’une part, de faire prendre conscience aux utilisateurs de la consommation moyenne que requièrent les appareils du domicile pour fonctionner, les incitant par la suite à éteindre ces derniers pour réduire leur facture d’électricité. D’autre part, ces informations mettent en évidence les appareils déficients, car plus une machine à laver, un four à micro-onde, etc., vieillissent, plus ils sont énergivores.

Des dispositifs d’appel à la maîtrise de la consommation d’électricité

Au-delà de la technologie, l’intelligence relève aussi du comportement. À cet égard, la réactivité des consommateurs s’est avérée positive dans les campagnes de sensibilisation réalisées récemment, en liaison avec d’autres opérateurs (ADEME, RTE, etc.).

C’est le cas de l’opération EcoWatt, en Bretagne, qui s’appuie sur l’utilisation d’Internet et de SMS. 750 foyers bretons s’y sont joints pendant l’hiver 2010-2011, diminuant la consommation d’électricité de 1,5 % aux heures de pointe. Cette opération a permis d’éviter tout incident majeur dans cette région, malgré des pointes répétées de consommation.

EcoWatt : Un dispositif d’appel à la maîtrise de la consommation d’électricité

La région Bretagne ne produit que 8 % de l’électricité qu’elle consomme. C’est une véritable « péninsule électrique ». Outre les actions visant à renforcer le réseau de transport d’électricité et à inciter au développement de la capacité de production locale, la maîtrise de la demande en énergie constitue, donc, un objectif essentiel pour la région Bretagne.

C’est pourquoi RTE a pris l’initiative, en lien avec la Préfecture de Région, le Conseil régional de Bretagne, ERDF et l’ADEME de mobiliser l’opinion pour l’inciter à différer ses consommations, notamment lors des pics de consommation hivernaux. Cette campagne, baptisée « EcoWatt en Bretagne, le bon Geste Energie » a été lancée fin 2008. Elle fut une première en termes de mobilisation de l’opinion.

La démarche EcoWatt a pour objectif d’inciter les Bretons à modérer leur consommation en énergie, en particulier aux périodes de pointe, entre 17 heures et 20 heures, pendant les vagues de froid.

Une démarche interactive

EcoWatt s’articule autour d’une campagne de communication interactive. Elle repose sur le site www.ouest-ecowatt.com, qui déclenche des « alertes », dans l’esprit des journées vertes, orange ou rouge de Bison Futé, à destination des consommateurs qui s’y sont préalablement inscrits. Ce dispositif d’appel à la modération de la consommation d’électricité est, donc, basé sur la mobilisation citoyenne et l’utilisation des moyens modernes de transmissions rapides pour l’envoi des alertes (en particulier mails et SMS).

Un bilan très favorable, après deux hivers franchis

Depuis le lancement officiel de la démarche, le 12 novembre 2008, le nombre d’inscrits a progressé régulièrement. À la fin de l’hiver 2009-2010, un peu plus de 18 500 consommateurs bretons avaient adhéré au site.

Une première évaluation réalisée auprès d’un échantillon représentatif de la population de la région Bretagne a permis d’estimer que la réduction de la consommation liée à la mise en œuvre des « bons gestes énergie » représentait, l’hiver 2009-2010, l’équivalent de la consommation d’une ville d’environ 60 000 habitants.

Source : EcoWatt, RTE

Les bénéfices attendus des Smart grids pour les consommateurs

Les Smart grids ont de multiples avantages pour le consommateur :

  • accès à des solutions d’efficacité énergétique économiquement compétitives et déjà existantes ;
  • promotion des comportements vertueux par une tarification plus flexible en fonction des usages ;
  • modification volontaire des comportements dans le respect de la vie privée grâce à une standardisation et une législation spécifique de protection des données ;
  • meilleure maîtrise de la production d’énergie renouvelable et des nouveaux usages ;
  • amélioration de la qualité des réseaux électriques.

Quels nouveaux produits et services pour le consommateur ?

Les Smart grids conçus pour accompagner une transition énergétique inédite

Les Smart grids naissent d’une union entre l’électrotechnique et les technologies de l’information et de la communication (TIC), moteur d’innovation dans de nombreux secteurs (médias, finance, etc.). Un mariage de raison, car il s’agit de gérer, dans des délais contraints, une transition énergétique inédite visant à ce que la société émette moins de gaz à effet de serre et réduise son état de dépendance coûteux envers des énergies non renouvelables et polluantes.

Il s’agit, donc, de moins consommer (efficacité énergétique) et de consommer différemment (mix énergétique de plus en plus tourné vers des énergies d’origines plus renouvelables).

Le résultat de cette union inédite laisse nombre d’observateurs perplexes. Les Smart grids bouleversent en effet les chaînes de valeur technologique et économique bien établies.

On peut dire pour l’essentiel qu’ils consistent à passer :

  • d’un réseau essentiellement analogique, faiblement communicant, unidirectionnel, gérant une production majoritairement centralisée, dimensionné et équilibré par rapport à une demande « presque aveugle » et croissante …
… à un réseau …
  • numérique, largement communicant, bidirectionnel, gérant de nombreuses sources de productions décentralisées et difficilement prévisibles, et équilibré grâce à un ajustement de l’offre, mais aussi de la demande.

Les Smart grids : de multiples voies de concrétisation

Les Smart grids sont davantage définis par ce qu’ils peuvent faire que par les technologies qu’ils intègrent (approche fonctionnelle de la Commission mixte sino-américaine sur l’énergie propre (JUCCCE - joint US-China Collaboration on Clean Energy)). Chaque marché doit décliner les fonctions Smart grid sur les différentes composantes de son système électrique (production, transport / distribution, comptage, équilibre offre / demande, réglages, etc.) en prenant en compte son patrimoine existant, ses contraintes et ses besoins prioritaires.

Au regard de la complexité technique, des règles de marché à adapter et des investissements à mobiliser, on comprend aisément que la transition énergétique puisse être délicate, tâtonnante et longue. Elle l’est d’autant plus que les modèles économiques sont extrêmement difficiles à établir pour couvrir les investissements par des gains en matière de productivité, d’efficacité énergétique, d’exploitation, etc.

Aussi toute description des changements qui vont s’opérer à court terme en France va-t-elle davantage relever du pronostic que de l’affirmation, la réalité se jouant souvent des conjectures.

Devant le voile d’incertitudes sur la déclinaison des Smart grids par marché, à quels produits et services « aval compteur » le consommateur peut-il raisonnablement s’attendre ?

Préoccupés par l’évolution de leur facture énergétique, les consommateurs, s’interrogent légitimement sur les nouveaux produits et services qui leur seront proposés à moyen terme et en particulier chez eux, « en aval » de leur compteur.

Un début de réponse peut être apporté par l’observation des signaux faibles, au travers notamment de start-ups innovantes présentes sur des marchés ayant mis en place des conditions propices à l’expérimentation de nouveaux produits, services et modèles d’affaires, comme la Californie.

Les start-ups remarquables, dont certaines ont dépassé les 20 millions de dollars de chiffre d’affaires en 5 ans, sont à la croisée du Smart home et du Smart building (respectivement ‘domotique’ et ‘GTB/GTC’ dans leurs dénominations classiques), du système de gestion énergétique et des applications Smart grids de maîtrise de la demande.

Leur offre : des solutions ludiques, accessibles, rivalisant de simplicité et de design, visant à rendre l’efficacité énergétique « cool » et attrayante, mettant en avant des retours sur investissements courts (réduction de la facture d’énergie du particulier).

L’innovation n’est pas tant dans la technologie embarquée que dans la capacité à combiner dans un bon concept des technologies et des services : prises intelligentes, afficheurs de consommation, thermostats intelligents, logiciels de reporting en ligne, architectures déportant l’intelligence et l’analyse des données vers des serveurs dédiés, etc.
La promesse de retour sur investissement rapide n’est cependant pas évidente en phase de transition énergétique du fait de grilles tarifaires pas encore suffisamment incitatives, de modèles de gestion active de la demande en cours de définition, etc. Aussi est-il indispensable aujourd’hui pour répondre aux attentes du marché, que ce soit dans le tertiaire ou le résidentiel, de proposer un certain nombre de services. Exemples :

  • audit énergétique de l’existant par diagnostic de dysfonctionnements et recommandations visant à améliorer l’efficacité énergétique et/ou optimiser l’utilisation du contrat de fourniture ;
  • fonctions visant à informer, sensibiliser et responsabiliser les occupants :
    • monitoring des consommations en temps réel de façon agrégée (au niveau du compteur), ou désagrégée (par reconstitution ou mesures directes de chaque usage) ;
    • Social gaming visant à susciter l’adhésion envers les nouveaux systèmes : objectifs à atteindre, inter-comparaison des performances, jeux, etc. ;
    • Alertes ;
  • fonctions de management énergétique avec intelligence artificielle visant à minimiser les interactions via l’interface Home Machine (systèmes auto apprenants en dynamique les préférences et habitudes d’utilisation, intégration de variables sociologiques, etc.) ;
  • pilotage actif des usages :
    • énergétiques : principalement le chauffage et l’ECS dans le résidentiel ; l’éclairage, le chauffage et la climatisation dans le tertiaire ;
    • de confort ;
    • de sécurité.
  • gestion de l’ensemble des paramètres en lien avec des programmes de gestion active de la demande.

Les points majeurs de différenciation se font sur les promesses d’économies (efficacité énergétique, temps de retour sur investissement), de services, d’accessibilité (ergonomie, simplicité d’utilisation, interfaces multicanales), d’intégration avec l’existant (interopérabilité, évolutivité, pérennité), de design, sur l’accès au marché, sur les partenariats et, naturellement, sur la capacité à tenir ces promesses.

Quelques exemples notables dans le secteur :

  • Résidentiel : Opower, Energate, Passivsystems, EnergyHub, AlertMe, Ijenko, Tendril, GainSpan, 4Home, PeoplePower, etc.
  • Tertiaire : Adura, BuildingIQ, Scientific Conservation, Agilewaves, etc.


FIGURE 1 EXEMPLES D’INTERFACES PHYSIQUES DE RESTITUTION DES INFORMATIONS POUR LES CONSOMMATEURS (ICI ONZO ET ENERGYHUB)


FIGURE 2 EXEMPLE DE RESTITUTION DIGITALE POUR LE CONSOMMATEUR : VISUALISATION DE LA COURBE DE CONSOMMATION D’ELECTRICITE ET DE GAZ, ET COMPARAISONS AVEC LES VOISINS (ICI OPOWER)


FIGURE 3 EXEMPLE DE RESTITUTION DIGITALE POUR LE CONSOMMATEUR : REPARTITION DES CONSOMMATIONS PAR USAGES, ET RECOMMANDATIONS POUR REDUIRE SA CONSOMMATION (ICI OPOWER)

Services aval compteur : « must have » ou « nice to have » ?

Outre l’efficacité énergétique, la gestion active de la demande est une variable économique centrale du Smart home / Smart building.

Inversement il est difficile d’envisager la généralisation de la gestion active de la demande, en particulier l’effacement diffus dans le résidentiel, sans automatisme en aval compteur. Le consommateur résidentiel devra potentiellement d’ici à 2020 être en mesure de prendre en compte des signaux tarifaires d’une richesse inédite de la part du compteur Linky (ex. côté fournisseurs : 10 index tarifaires et un calendrier infiniment plus riche que grille tarifaire actuelle). Or, s’il est écrit que l’accès à sa courbe de charge sera donné, le consommateur restera responsable de son installation aval compteur, libre de souscrire à des offres et services du marché concurrentiel pour mettre à niveau son installation lorsque cela s’avèrera pertinent (à défaut d’incitations fortes, au plus tard lors de la rénovation profonde de son logement / bâtiment).

La question n’est, donc, pas tant si les produits et services aval compteur se développeront un jour, mais plutôt selon quelle feuille de route et à quelle échéance ? A ce titre, le déploiement du comptage communicant risque d’être un accélérateur en France.

Or, dès lors qu’on touche au domaine des TIC, les bouleversements peuvent être rapides, inattendus et de grande ampleur. Aucun géant des télécoms ne pariait il y a 5 ans sur le Smart phone. Il a fallu qu’un nouvel acteur ait l’audace de sortir une offre en rupture avec l’existant en 2007, raillée par les experts, pour que 20 % des mobiles aujourd’hui soient des Smart phones et qu’on ait dépassé le million d’applications disponibles.

Dans cette fiche, Innhotep tire ses enseignements d’une étude réalisée en propre qui offre un éclairage nouveau sur le positionnement et les propositions de valeur des principales start-ups sur le marché des applications et services Smart grids, en aval des compteurs et analyse la transposabilité de leurs expériences sur le marché national et les conditions nécessaires à cela.

Pour en savoir plus :

Etude complète sur les Smart Grids et l'efficacité énergétique


Cette fiche a été rédigée par Innhotep.


Le projet PACHELBEL : Le cas des compteurs communicants en France et en Espagne

Le projet PACHELBEL : Policy Addressing Climate Change and Learning about Consumer Behaviour and Everyday Life (2010-2012) est un projet de recherche européen faisant partie du 7e programme-cadre Environnement (EU FP7), réunissant 10 partenaires de 6 pays : Allemagne, Espagne, France, Roumanie, Royaume-Uni et Suède.

L’organisation du projet en quelques points

Pourquoi ce projet ?

Face aux menaces du changement climatique et à ses causes anthropiques, les pouvoirs publics tendent à développer des modes d'action de plus en plus sophistiqués, incluant des innovations technologiques ainsi que des éléments de communication favorisant l’engagement citoyen. Il est, généralement, admis que les changements de comportements sont une des clés de la consommation durable. Toutefois, la manière dont les acteurs de la décision publique s’appuient sur les différentes variables du comportement humain pour développer des politiques de consommation durable n’est pas toujours explicite. Il paraît nécessaire de mieux comprendre ces processus et de développer des outils à cet effet.

L’objectif central du projet PACHELBEL est, donc, de développer, tester et appliquer un nouvel outil, STAVE (Systematic Tool for Behavioural Assumption Validation and Exploration), destiné à accompagner les initiatives publiques en matière de développement durable, en s'appuyant sur des études de cas concrets.

Approche et méthodologie

La clé méthodologique du projet est celle de l’engagement et du dialogue. Elle repose sur la mise en relation, d’une part, d’acteurs de la décision publique et, d'autre part, des citoyens, selon un processus itératif permettant à chacun d’acquérir une meilleure connaissance des points de vue de l’autre.

Le schéma de STAVE ci-dessous montre la nature itérative de ce processus.

Le compteur communicant

Le compteur communicant et les comportements de consommation d'électricité constituent l'objet commun aux acteurs des politiques publiques et aux citoyens pour cette étude de cas (France et Espagne).

Outils pour les groupes

Plusieurs instruments (questionnaires, journal de bord, feed-back) sont utilisés pour aider les groupes de citoyens dans leurs délibérations et permettent aussi de prendre en compte les questions des acteurs publics pour générer de nouvelles données.

Déroulement des groupes

Les groupes de citoyens sont réunis à 3 reprises, à intervalle de 15 jours. Durant les phases intermédiaires, les citoyens tiennent un journal de bord, pendant que les partenaires institutionnels examinent les résultats des groupes de citoyens et réajustent/ complètent le cas échéant leurs questions pour la session suivante.

Efficacité énergétique et compteur communicant

Dans le cadre du plan européen pour l'efficacité énergétique, la Commission européenne a donné comme objectif d'équiper 80 % des foyers européens de compteurs électriques communicants à l’horizon 2020. L’installation et l’utilisation de ces compteurs doit contribuer à la réalisation d'économies par une meilleure information du public, permettre l'accès à des tarifs différenciés selon les niveaux de consommation et faciliter la concurrence économique dans ce secteur.

En France, une phase expérimentale d’installation de compteurs communicants (Linky) a été lancée par ERDF en 2011 auprès de 250.000 foyers. L’objectif est d’atteindre 35 millions lors du déploiement généralisé. En Espagne, l’intérêt grandissant des administrations locales et des entreprises pour l’installation de compteurs communicants (y compris au sein des foyers) a conduit l’Agence de l’énergie de Barcelone à adopter le nouveau Plan Energie 2011-2020.

Le projet PACHELBEL s’est inscrit dans ce contexte. Il apporte aux partenaires institutionnels* un éclairage sur la variable du comportement humain en matière de consommation durable et plus spécifiquement en matière de consommation électrique. L'étude de terrain s'est effectuée en France auprès de trois groupes de citoyens équipés d’un compteur Linky (un groupe à Château-Renault, deux groupes à Lyon), alors qu'à Barcelone, l'étude s'est effectuée auprès d'un groupe nouvellement équipé et auprès d'un groupe non encore équipé. Concrètement, nous avons étudié, d’une part, le rapport entre technologie et changements de comportements et, d’autre part, les pratiques courantes et quotidiennes des citoyens en matière d'économie d'électricité.

*Les partenaires institutionnels dans le cadre de cette étude sont le CGEDD (MEDDE) et ERDF pour la France, l'Agence de l’énergie de Barcelone et des représentants du plan local d’énergie 2011-2020 pour l’Espagne.

Questions et hypothèses explorées dans le cadre de l’étude PACHELBEL en France et en Espagne

En plus des dimensions décrites ci-dessus, PACHELBEL a vocation à identifier les hypothèses et présupposés formulés par les acteurs de la décision publique, lesquels sous-tendent le développement des politiques publiques qu'ils mettent en œuvre.

Dans le cadre de cette étude, le postulat suivant est apparu explicitement à divers moments : si les personnes reçoivent un feedback sur leur consommation électrique, elles sont plus à même de réguler cette consommation en modifiant leurs comportements, ce changement étant renforcé par des feedback positifs sur les économies réalisées -> Le compteur communicant permet ce feedback positif grâce à une information précise et en temps réel.

On note aussi le raisonnement implicite suivant : l'innovation technologique (les compteurs intelligents) prime, il s'agira ensuite de voir comment les consommateurs adapteront leurs comportements.

Postulats connexes : le citoyen-consommateur est motivé par la réalisation d'économies ; l'adaptation au changement technologique est plausible.

Questionnement soulevé par ces postulats et hypothèses : Quelle est la nature de l’engagement du citoyen en matière de consommation durable ? Le facteur financier est-il déterminant ? Une tarification « à la consommation » est-elle dissuasive et acceptable ? L’information factuelle et précise suffit-elle à induire un changement de comportement ?

Résultats

Le dialogue engagé sur les comportements de consommation a progressivement suscité chez les participants français (vierges de toute expérience préalable de ce type de réunions) une réflexion allant bien au-delà du modèle dominant de la consommation individualiste. Des questionnements plus amples sur les motivations face aux enjeux surgissent également, s'exprimant sous la forme d'ambivalences entre : 1) enjeu global vs contexte local, 2) responsabilités public vs privé, et 3) efforts individuels vs collectifs.

Les principaux raisonnements associés à ces dimensions pendant les élaborations groupales sont brièvement présentés ci-dessous :

  • Les économies financières encouragent sans aucun doute les participants à modifier leurs comportements de consommation électrique et l'utilité d'un feed-back plus direct n'est pas remise en cause. Toutefois, des valeurs plus altruistes justifient, également, un changement d'attitude (par ex. : protéger la planète et les générations futures, prendre conscience des répercussions potentielles de nos actes individuels). Cependant, plusieurs participants critiquent le concept de « développement durable » (certes « à la mode », mais « vide de sens »).
  • Les participants se reconnaissent volontiers acteurs de la consommation durable et acceptent leur part de responsabilité, mais s’inquiètent de leur (faible) marge de manœuvre. Ils insistent sur l’importance des différents rôles et du partage des responsabilités au sein d’un cadrage sociétal. Des comportements exemplaires sont attendus de la part du secteur public et des entreprises en matière de consommation d'électricité (éviter tout gaspillage).
  • Le couple "consommation-production" est maintes fois questionné (la production pouvant être vue comme cause de consommation et non l’inverse). Les participants font clairement le distinguo entre la surconsommation-confort relevant de pratiques jugées "absurdes", notamment de la part de l’industrie et de l’Etat (éclairage de nuit "inutile" des rues, des monuments, des bureaux), ou encore la conception des appareils électriques "modernes", difficiles à éteindre, et la consommation-nécessité. Cette dernière répond à des besoins quotidiens et dépend des rythmes collectifs de la vie quotidienne, lesquels se traduisent occasionnellement par des pics de consommation.
  • Pour les participants, consommation durable rime avec collectif. Ils proposent de nouveaux modèles de consommation, concrets et mutualisés, lesquels permettraient à grande échelle de tendre vers une société plus raisonnée et solidaire. Ainsi un moyen d'éviter les pics de consommation serait d'organiser des activités collectives en fin de journée de travail pour moduler le retour de chacun chez soi.
  • Un souci de voir le plus grand nombre impliqué a été exprimé par les participants, inquiets que leurs efforts isolés ne servent à rien. Toutefois, ils s'opposent unanimement à toute approche coercitive (par ex. amendes pour excès de chauffage à domicile), et sont frileux à l'idée d'augmenter les tarifs en période de pic de consommation.

Si les lignes paraissent pouvoir bouger dans le couple individuel/collectif (des formes d'usages collectifs sont envisagées), il n'en va pas de même pour le couple privé/public (la consommation d'électricité semble devoir rester dans la sphère privée).

  • Quant à Linky, les fonctionnalités actuelles et futures sont largement méconnues et près de la moitié des participants n'avaient jamais regardé auparavant le remplaçant de leur 'vieux coucou' (parfois installé hors du domicile). Cependant, les discussions à son propos ont ouvert la voie à l’exploration de bonnes pratiques et à l’importance de la consommation durable (cet effet est confirmé par les résultats de l'étude espagnole).
  • En Espagne, les résultats montrent clairement les différences d'attitudes sur le mode avant/après. En contraste avec le groupe qui n'est pas équipé, les participants équipés du nouveau compteur communicant se montrent davantage :
    • conscients de leur consommation électrique en général et spécifique à différents appareils,
    • attentifs à leurs habitudes de consommation,
    • enclins à modifier certains usages,
    • prêts à réaliser quelques investissements mineurs.

En conclusion, il apparaît à l'issue de ces études de terrain conduites en France et en Espagne avec une méthodologie commune, que les délibérations structurées contribuent à l'appropriation du compteur communicant comme nouvelle technologie, tout en permettant d'explorer des formes d'innovation individuelle et collective en matière de consommation d'électricité. Dans ces conditions, l'arrivée du compteur communicant paraît déclencher une prise de conscience plus large des enjeux de la consommation durable.

Pour en savoir plus :

Présentation du projet


Cette fiche a été rédigée par l’Institut SYMLOG.


Les smart meters peuvent-ils contribuer à infléchir les usages domestiques vers plus de sobriété ?

Dans le contexte de la transition énergétique, l’un des enjeux majeurs est de développer des comportements plus en adéquation avec les évolutions réalisées en matière d’efficacité énergétique et de pilotage du système électrique. Cela représente un véritable changement de paradigme énergétique qui consiste à passer d’une société énergivore à une société de sobriété et de préservation des ressources énergétiques. De manière implicite, cela suppose deux choses : que les consommateurs prennent pleinement part au projet de déploiement des réseaux électriques intelligents, et que leurs comportements se modifient et s’adaptent au fur et à mesure que les technologies permettent de réduire les consommations d’énergie. Cette hypothèse concerne le monde du bâtiment, la mobilité, les territoires, et plus généralement les modes de vie.

Les smart grids sont développés pour faciliter l’intégration et la gestion de l’électricité issue des sources d’énergies renouvelables. Ils ambitionnent d’intégrer les comportements des consommateurs (actifs ou passifs) connectés de manière à garantir la sécurité du système, son coût, ainsi que sa pérennité. Ils pilotent la demande d’énergie via des capteurs intelligents, tout en incluant les interactions avec les « prosumers », terme anglais qui désigne les consommateurs qui produisent eux-mêmes leur énergie (Beaudouin V. (2011). "Prosumer", Communications, 89, p. 131-139.). En reposant sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication, ils préfigurent un monde plus communicant. En effet, au cœur de la régulation du système, un des enjeux de ces réseaux électriques intelligents est bien de mieux contrôler les pointes de consommation, notamment via des compteurs capables d’afficher, en temps réel ou sur des périodes de temps limitées, la courbe de charge. Pour ce faire, le modèle porté par les smart grids suppose de rendre les consommateurs plus actifs en mettant à leur disposition des éléments qui leur permettent un meilleur pilotage de leurs consommations : une maison plus « intelligente », un retour en temps réel sur leurs consommations globales ou unitaires (via des via des télé-affichages assurés par des smart meters), des factures plus précises et des offres tarifaires plus adaptées à leur profil de consommation. Les smart meters sont considérés comme une « brique indispensable à la construction du smart grid » qui suppose « la prise de conscience par le consommateur des composantes de sa consommation » (source : GDF Suez).

Cependant, la question en suspens est celle de savoir si les consommateurs peuvent devenir réellement acteurs d’une consommation énergétique plus mesurée, voire acteurs d’une part de la production d’électricité ; en deux mots, développer de leur côté une meilleure intelligence de leur pratiques de consommation domestiques et monter en compétences en termes de production et de gestion. La contribution des sociologues à cette réflexion ne peut se réduire à faciliter « l’acceptation sociale » de ces nouveaux systèmes, encore moins à aider à « influencer les comportements ». À traiter les dispositifs énergétiques indépendamment de leurs utilisateurs, les pouvoirs publics, on tend à oublier qu’il ne suffit pas d’introduire des technologies moins énergivores ou des informations spécifiques (étiquette énergie, courbes de consommation, comparatifs, alertes, conseils personnalisés, etc.), voire de la domotique combinée au projet de smart grids, pour que les usagers se les approprient et deviennent eux-mêmes plus économes en énergie.

Des logements performants qui consomment plus que prévu ?

Les concepteurs des bâtiments de type BBC (Bâtiments Basse Consommation) ou BEPOS (à énergie positive) le savent bien désormais : en situation d’occupation concrète, leurs bâtiments affichent des consommations d’énergie imprévues. Leur projet pariait qu’il suffisait de rendre les bâtiments performants pour que leurs utilisateurs le soient également. De fait, les calculs théoriques avaient largement sous-évalué la part des usages dans les consommations. Or, plutôt que d’interroger la pertinence ou/et l’efficience de ces concepts de bâtiments, ce sont les occupants qui ont été considérés comme responsables de ce résultat inattendu. Dans un premier temps, cela a suscité la mise en place d’opérations pédagogiques visant à transmettre les « bons gestes » pour habiter logements ou bureaux « éco-performants ». Ces opérations ont reposé sur l’hypothèse qu’il suffit de déployer des campagnes de « sensibilisation » aux usages de l’énergie pour que chacun apprenne les « bons gestes » et change ses comportements en conséquence. Or, les retours d’expérience de ces opérations visant à accompagner les habitants dans une démarche d’économie d’énergie montrent que l’on atteint péniblement des gains de 3 à 15 % (ADEME & Vous, Stratégies et Etudes, n° 39, fév. 2014) sur de petits collectifs d’individus, pourtant encadrés et soutenus par un dispositif souvent lourd et coûteux. Par ailleurs, lorsque le dispositif d’accompagnement prend fin, les personnes retournent rapidement à leurs anciens modes de vie, plus énergivores. Habiter un logement performant ne suffit pas à rendre ses occupants performants ; former les habitants non plus (Beslay C., Gournet R., Zelem M.-C., 2013, “Pas de smart cities sans smart habitants”, Urbia, n° 15, pp 45-60).

Des compteurs communicants pour une reprise en mains des consommations individuelles ?

La MDE suppose d’être en capacité de maîtriser ses besoins en électricité. Cela signifie donc à la fois réduire ses consommations globales, mais aussi les déporter hors des heures de pointe. C’est là que les smart meters peuvent contribuer à la réduction des consommations d’énergie (éviter les pics de consommation et les pannes dues à une surcharge). Ils se présentent sous la forme de compteurs communicants qui restituent à leurs utilisateurs une représentation dynamique de leurs consommations (enregistrement et affichage de leurs données de consommation globale) pour les inviter à moduler leurs façons d’utiliser leurs appareils. Les caractéristiques de leurs consommations sont renvoyées sur des interfaces adaptées aux outils de communication contemporains comme les ordinateurs, tablettes ou smartphones (des rapports de consommation ou des alarmes de dépassement de consommation sont acheminés par courriels). L’usager est invité à visualiser ses consommations afin de réfléchir à des stratégies de meilleure maîtrise (report d’utilisation d’appareils dans la nuit par exemple, incitation à installer des prises éco, des appareils moins gourmands, des coupe-veilles ou des systèmes d’éclairage plus économes, etc.).

En ce sens, les smart meters requièrent que les consommateurs réfléchissent à leurs modes d’utilisation des équipements. Ils sont considérés comme capables d’influencer les comportements d’usage. Ils fonctionnent comme un système d’aide à la gestion de l’énergie pour idéalement réduire les consommations globales et déplacer les consommations aux heures les moins sensibles pour le réseau. Ils reposent cependant sur une nouvelle hypothèse implicite : les compteurs intelligents permettant à un ménage de connaître précisément sa consommation, ce dernier sera alors en mesure de gérer de manière active les utilisations de ses équipements (par exemple, renseigné par une télégestion sur le meilleur horaire pour faire tourner une machine, il pourra décider de reporter dans le temps sa lessive). Parfois, une dimension comparative et évaluative intervient pour insister sur la place de chacun dans les performances globales. De fait, les dispositifs d’information utilisant les systèmes de comptage communicant fonctionnent avec une forte dimension persuasive et injonctive : chacun est invité à comparer ses propres pratiques par rapport à des pratiques de référence ou par rapport à celles d’un collectif de proximité. Mais là aussi, force est de constater qu’être informé sur ses consommations ne suffit pas à modifier ses pratiques énergétiques.

Les pratiques sociales ne sont pas réductibles à des modèles standardisés de comportement :

Dans les modèles d’ingénieurs, ce qui relève du comportement humain est appréhendé comme un paramètre extérieur et la plupart du temps générique. Or le comportement humain est plus que cela. Il est constitué de dimensions sociales telles que l’adhésion aux enjeux de réduire ses consommations d’énergie et les motivations de chacun à y adhérer, la compréhension des propriétés et des fonctionnalités des technologies conçues pour y contribuer, les processus de choix en matière d’équipement, la capacité d’autonomie (ou la propension à la dépendance) vis-à-vis des technologies, les compétences en matière d’utilisation et de pilotage au regard de la diversité des ressentis en termes de confort ou de service rendu, etc.

Les logements de type BEPOS ressemblent à des sortes de boites étanches, assorties d’automatismes et très technicisées (nouveaux systèmes de production d’énergie (solaire thermique, photovoltaïque, pompe à chaleur, etc.), équipements sophistiqués (chaudière, ventilation, climatisation, etc.)) couplés à des automatismes, des cellules, des programmateurs, etc. Cet ensemble concourt à transformer les logements en de véritables « locaux techniques », qui s’imposent aux occupants investis, tous d’une même façon, d’une capacité à développer un type donné de comportements compatibles avec les scénarios escomptés. Or, si les technologies tendent vers une certaine universalité, leurs utilisateurs sont pluriels. Par ailleurs, l’inflation des technologies et la multiplication des contraintes associées conduisent à les mettre peu à peu à l’écart, à les disqualifier face à la programmation et aux manuels d’utilisation peu utilisables. « Habiter » devient alors compliqué. Paradoxalement, alors que les bâtiments sont potentiellement de plus en plus performants, les techniques faisant à la place de … (automatismes), les habitants tendent à perdre en compétences. Ils sont dépossédés par un excès de technicité qui se traduit par une utilisation « dégradée » des possibilités offertes par la technique. Ainsi, alors que les nouvelles normes d’habiter requièrent qu’ils soient actifs dans leur logement, on assiste au développement de sentiments d’impuissance, de relégation et de déception, qui se traduisent par une rapide défection, qui s’accompagne de moindres performances en matière d’énergie.

La dimension sociale des techniques et des économies d’énergie, une simple variable externe ?

L’explication principale vient du fait d’un implicite du scénario technologique qui tend à enfermer les comportements dans des modèles, sur la base d’une conception standardisée du rapport au confort. Les bâtiments sont considérés d’abord comme des ouvrages techniques et, de moins en moins, comme des lieux de vie. La fourniture d’électricité s’éloigne de plus en plus de l’esprit de service public. Les habitants sont considérés comme des « variables externes », au même titre que les données climatiques ou le prix de l’énergie. Même s’ils sont au cœur de la problématique, les conditions de leur adhésion aux enjeux de réduire leurs consommations et les modalités de leur apprentissage des performances des techniques qu’ils utilisent et des espaces qu’ils occupent restent encore très secondaires : au mieux l’intégration de ces deux aspects du comportement humain est résolue par la mise à disposition de modes d’emploi, au pire, l’usager est laissé à son intuition et à son intelligence pour s’adapter aux aspects techniques de son logement ou de son bureau.

Or, les comportements énergétiques sont multiples et complexes. Ce sont en fait de véritables systèmes sociotechniques qui combinent des « acteurs humains » (tout à la fois citoyens, clients, usagers et consommateurs), en interaction avec d’autres « acteurs humains » (gestionnaires de réseaux, fournisseurs d’énergie, vendeurs, artisans, services publics, etc.), mais aussi des « acteurs non humains » (le logement, son niveau d’équipement, l’offre en matière d’appareils, la température, la facture, des étiquettes, des recommandations, des injonctions, des consignes, etc., mais aussi des dynamiques sociales (des flux d’informations, des emplois du temps, des jeux de réseaux sociaux, des processus d’apprentissage, des effets d’influence, des dispositions sociales, des cultures, des cycles de vie, etc.), des contextes (structure des revenus, état du bâti, rapport au travail, climat, politiques, prix de l’énergie, etc.) et enfin des configurations (familiales, organisationnelles, institutionnelles, etc.).

Consommer l’énergie est une pratique sociotechnique complexe

Les consommations d’énergie, et donc la performance énergétique, renvoient en fait à l’imbrication de facteurs socioculturels et technologiques qui influent sur les pratiques de la vie quotidienne, au travail ou à la maison, autour du chauffage, de l’éclairage, de la climatisation, de l’usage des appareils, des façons de se déplacer, des manières de s’équiper, etc. Cela concerne aussi les normes sociales qui régissent les usages, ainsi que les infrastructures (technologiques, architecturales, urbanistiques, etc.) et les appareils ou technologies liés à ces pratiques. La consommation d’énergie résulte alors de la convergence d’usages, de normes techniques (19°C), de normes sociales (gaspiller vs économiser), d’offres de services et d’évolutions technologiques, qui contribuent à définir un certain rapport au confort. Ainsi, pour comprendre les pratiques énergétiques des occupants de bâtiments prévus pour être « performants », il est essentiel de les situer dans leur cadre sociotechnique. Celui-ci est caractérisé par une interconnexion entre technologies et infrastructures, normes et conventions sociales sur le confort, la commodité, la connectivité, et les pratiques correspondantes jugées adéquates et légitimes, dans le groupe social étudié. Ce cadre technique, ces normes sociales et les pratiques correspondantes sont en co-évolution constante, actuellement dans le sens d’un accroissement de la consommation d’énergie.

C’est pourquoi on peut appréhender les pratiques de gestion de l’énergie en tant que produit de multiples régulations et micro-négociations, qui résultent d’une interaction complexe entre diverses variables exogènes et techniques, combinées à des variables plus sociales, des propriétés, des compétences, et des dispositions sociales (revenu, capitaux sociaux et culturels, etc.). Celles-ci sont enchâssées dans des dispositifs techniques et des systèmes de valeurs, de savoirs, de croyances, d’habitudes qui s’adaptent, ou adaptent, les contraintes imposées par le type ou la structure du bâti, les modes de transports, la qualité des équipements et des véhicules, le statut d’occupation du logement (être locataire ou propriétaire ne confère pas les mêmes marges de manœuvre), le coût de l’énergie et les prescriptions en matière d’énergie. Le comportement n’est donc pas une variable autonome, mais bien un élément, parmi d’autres, d’un système sociotechnique.

Réinterroger la notion de « comportement » au regard des modes de vie

Derrière le terme de comportement se cachent donc des réalités sociales différentes. Les discours sur les « changements de comportements », la maîtrise des systèmes techniques, l’adoption de « bons gestes », etc., visent en fait les pratiques sociales, c’est-à-dire les modes d’utilisation des équipements, les manières de faire, les manières d’être aussi. Les dispositifs d’intervention ou d’accompagnement s’attachent généralement à faire évoluer savoirs et habitudes pour réduire les consommations d’énergie. Les smart grids visent quant à eux à structurer ces mêmes comportements. Or, l’essentiel des gisements d’économies d’énergie tient certes aux savoirs et aux habitudes mais aussi aux modes de vie qui engendrent des écarts de consommations de 1 à 10 entre des ménages de même type (taille et composition) et dans des logements équivalents, ou entre des travailleurs ayant le même profil (âge, niveau de diplôme, statut) et des espaces de travail comparables (« Comment limiter l’effet rebond des politiques d’efficacité énergétique dans le logement ? » in : La note d’analyse, CREDOC, n° 320, fév. 2013. « Changer les comportements », in : Cahiers de recherche du CREDOC, n° 295, dec. 2012). Contrairement aux savoirs et aux habitudes qui renvoient aux personnes, les modes de vie relèvent du collectif et de la société elle-même. Ils tiennent aux normes sociales (le confort, les équipements et la consommation, comme marqueurs de l’appartenance sociale, les valeurs aux rythmes de vie et aux formes de sociabilité (temps de présence au domicile, loisirs, etc.). C’est pourquoi les campagnes de « sensibilisation » et les démarches visant à « influer sur les comportements » restent peu efficaces. Entreprendre d’infléchir les modes de vie passe par d’autres registres d’action : les modèles sociaux, les formes urbaines, les infrastructures, l’idéologie de la consommation, les images de la publicité, la place de la technique, l’individualisme, les signaux prix, la norme sociale, etc.

Des promesses technologiques confrontées aux questions d’acceptabilité sociale

Au cœur du concept de smart grids, on trouve à la fois les smart cities, les smart buildings, les smart-home… Or, outre la finalité affichée de contribuer à rendre la société plus sobre, la notion d’intelligence des systèmes véhicule un projet de cité du futur où humains et non humains seront de plus en plus étroitement interconnectés. A leur échelle, les smart meters constituent un élément central dans la perspective de développer ce modèle de société. Cependant, leur mise en œuvre se heurte aux barrières à l’entrée pour les utilisateurs. Le monde de l’ingénieur évoque des questions d’acceptabilité sociale, là où les sociologues parlent d’appropriation sociale, de faisabilité sociotechnique et d’insertion sociale des nouvelles technologies.

En effet, les consommateurs restent très méfiants vis-à-vis de ces choix technologiques qui s’organisent en dehors d’eux. Nombre de fantasmes sont suscités par le développement de la télésurveillance et ses impacts. En premier lieu, il s’agit du caractère intrusif des dispositifs (sentiment de surveillance, perte de liberté). D’autre part, quelle limite, notamment éthique, peuvent-ils escompter quant à l’usage des datas personnelles récoltées qui devraient rester confidentielles (ce qui renvoie aux modes d’exploitation et d’utilisation des données) ? Ils expriment également des craintes quant aux possibilités de pilotage à distance rendues possibles pour les fournisseurs d’énergie (crainte de voir leurs pratiques domestiques contrôlées par une entité non identifiable, sans possibilité d’interagir ou/et de discuter le bien-fondé de ce contrôle). Certains soulèvent des questions autour d’une éventuelle perte de confort (associée à une baisse imposée des températures et à des contraintes dans l’utilisation de certains appareils), d’autres invoquent une mise en danger sanitaire (associée à l’utilisation des ondes radios pour transmettre les données). Enfin de nombreuses réticences se cristallisent autour du coût des équipements et de la prise en charge de leur maintenance, ainsi qu’aux risques d’une dépendance accrue aux fournisseurs d’énergie.

Voilà toute une série d’obstacles à lever pour garantir l’attention minimale requise pour faciliter un premier niveau de compréhension de la part des consommateurs : celui de devoir accueillir chez soi des compteurs qui ne se contentent plus d’indiquer une consommation globale, mais qui renvoient un certain nombre d’informations supposées faciliter la maîtrise des consommations d’énergie.

Le rôle central mais pas encore bien défini du feed-back

La question qui reste alors posée est celle de la conception du feed-back : quel type d’information les Smart meters vont-ils afficher? De simples données agrégées associées dans le meilleur des cas à une alarme qui invitera le ménage à arrêter certains appareils ? Ou bien une information poste par poste, plus précise qui permettra de décaler les utilisations des équipements, mais aussi d’identifier des surconsommations liées à un appareil devenu vétuste ou défectueux ? Doit-on y ajouter des conseils, des consignes, et doivent-ils être génériques ou personnalisés ? Faut-il envisager de la pédagogie concernant les équipements, voire une véritable éducation à l’énergie ?

Dans tous les cas, les compteurs communicants installent les consommateurs dans une posture de devoir s’intéresser aux données qui leurs seront transmises. C’est en tout cas le scénario sur lequel est construite cette technologie. Elle suppose un vrai travail de leur part car ils devront être en capacité de lire, puis comprendre les informations affichées, pour ensuite développer un véritable management de leurs équipements pour optimiser leur impact en matière d’énergie. Deux problèmes restent à résoudre : celui de savoir quels types d’informations peuvent être restitués (des consommations (en kWh ? en euros ?), des fréquences, etc.) et sous quelle forme (courbes, graphiques, alertes, consignes, etc.), de manière à orienter le plus efficacement les comportements ? Ce travail de traduction des données de consommation reste central car il conditionne l’appropriation que les consommateurs peuvent en faire. Le second problème repose sur une inconnue : quels seront les types de rétroactions (au sens d’« action en retour ») des consommateurs aux interfaces numériques ? Répondront-ils de manière automatique aux stimuli comme l’escomptent les scripts technologiques (le script technologique prédéfinit la « suite des évènements ») ?

Vers un accompagnement généralisé ?

Si l’on revient à la définition du comportement énergétique, il faut bien admettre qu’il renvoie tout à la fois aux modalités d’équipement qu’à l’utilisation qui en est faite au quotidien, mais aussi aux activités d’entretien et de maintenance, ainsi qu’à tous les processus de régulation à l’intérieur du collectif habitant (groupe de personnes : collègues d’un bureau, membres d’une famille). Avec le déploiement des smart meters, le système domestique de gestion de l’énergie se complexifie en intégrant les contraintes du système électrique. Des expérimentations ont lieu pour savoir s’il est nécessaire et efficace de développer des opérations d’accompagnement individualisé ou collectif qui visent la mise en œuvre de comportements énergétiques sobres. Des jeux, des concours, des défis, du coaching, des apéro-énergie, des conseils individualisés, des coups de pouce (nudges) sont ainsi testés avec plus ou moins de bonheur sur de petits échantillons de consommateurs. Ce que l’on sait à ce jour c’est que les expérimentations sont peu convaincantes (2 à 5 % d’économie d’énergie en moyenne), qu’elles sont difficilement reproductibles à grande échelle (en termes de coût et en termes de diversité des publics à cibler) et que lorsque le dispositif d’accompagnement s’interrompt, les consommateurs reprennent leurs « mauvaises » habitudes.

Conclusion

En somme, les logiques sociales ne sont pas toujours compatibles avec les logiques que véhiculent les technologies (de l’habiter, de la mobilité, de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme) : les usagers sont avant tout des hommes ou des femmes motivés par une multiplicité de facteurs dont il est impossible de dire a priori quel est celui qui prendra le pas sur les autres. Ce dont on est certain, c’est que l’arrivée des usagers dans un bâtiment, les choix d’équipement et d’utilisation des appareils, sont inévitablement une source d’incertitudes. De fait, à moins de transformer l’homme en simple exécutant, la technique ne peut se suffire à elle-même pour rendre la ville, les transports ou les bâtiments performants. Abandonner cette utopie technicienne permet de replacer les paramètres à leur juste valeur. Il faut donc convenir de « faire avec » cette part sociale en essayant de mieux socialiser les usagers aux dispositifs techniques pour faciliter leur insertion sociale. Cela suppose de rapprocher la technique des réalités humaines et de rendre aux usagers leurs compétences.

Faire participer les usagers au projet de smart grids implique alors une triple action : sur la constitution de l’offre (des équipements interconnectés et contrôlables à distance), sur les croyances, savoirs et habitudes des usagers (leur culture énergétique), et sur les modèles de société qui déterminent largement les comportements individuels. Des potentiels d’économie d’énergie sont alors rendus réalistes, à condition de coupler à l’affichage intelligent un système de retro-feedback (au regard de l’affichage pédagogique des consommations unitaires des appareils ou des principaux espaces de vie), tout en prenant garde de faire monter les habitants (dans toute leur diversité), en compétences, tant sur les fonctionnalités des équipements, que sur les enjeux et les moyens d’économiser l’énergie.


Marie-Christine Zélem
23 septembre 2014


Marie-Christine Zélem est professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université de Toulouse Jean Jaurès. Ses recherches portent sur les dispositifs sociotechniques et les conditions du changement social. Elle interroge les modes de réception des politiques publiques environnementales et les résistances aux innovations technologiques et sociales. Elle a fait partie du groupe des experts pour le Débat National sur la Transition Energétique (2013). Elle a notamment publié « Politiques de maîtrise de la demande d’énergie et résistances au changement », en 2010, à l’Harmattan et, avec Christophe Beslay, « La sociologie de l’énergie : Gouvernance de l’action publique, pratiques sociales et outils du changement » qui paraitra aux éditions CNRS fin 2014.

Les freins à la participation active du consommateur au système électrique

S’il est d’ores-et-déjà observable que certains consommateurs participent à la gestion du système électrique (cf. dispositif Ecowatt), leur participation massive est encore incertaine à cause de différents freins :

  • le coût des technologies de pilotage de la consommation. En effet, cet aspect a longtemps gêné le développement de la domotique ;
  • l’acceptabilité sociale des technologies. Les débats qui ont eu lieu sur le compteur évolué lors de son expérimentation montrent que les questions de confidentialité des données et de respect de la vie personnelle ne doivent pas être sous-estimées ;
  • le comportement sociologique envers un bien de première nécessité. L’élasticité-prix de la demande d’électricité est faible pour les consommateurs résidentiels. Les usages de l’électricité étant pour la majorité contraints, les variations de prix font peu varier les modes de consommation. Par ailleurs, le comportement de consommation du consommateur-producteur est aujourd’hui mal connu. Une étude de l’ADEME a montré que les personnes qui ont installé chez eux des moyens de production et qui ont un comportement plus vertueux en terme de consommation d’électricité, sont en général des personnes déjà sensibilisées et actives en matière d’économies d’énergie. Pour celles qui ne le sont pas et qui n’ont pas d’appétence particulière pour la technologie, la consommation d’électricité est la même, voire augmente en raison d’un effet rebond. La pérennité des comportements de réduction des consommations d’énergie est, également, incertaine ;
  • les marges de manœuvre laissées au consommateur pour piloter ses équipements versus l’automatisation. Il y a une juste mesure à trouver entre le pilotage entièrement automatisé des équipements, sur lequel le consommateur a peu de prise, et une marge de manœuvre totale laissée au consommateur pour le pilotage de ses équipements. Lors du forum sur le bâtiment intelligent, que la CRE a organisé en décembre 2010, les intervenants avaient insisté sur le fait que le Smart home ne devait pas être un joyau technologique sur lequel le consommateur n’aurait aucune maîtrise. Néanmoins, l’absence d’automatisation rend peu efficace les dispositifs de pilotage des consommations, car la pérennité dans le temps des comportements de maîtrise de la consommation d’électricité n’est pas démontrée ;
  • l’évolution de la tarification et la diversification des offres de fourniture. En France, la tarification de l’électricité a été assez innovante avec, d’une part, le tarif EJP (Effacement Jour de Pointe, qui n’est plus proposé aujourd’hui) et, d’autre part, le tarif heures pleines/heures creuses qui a été couplé au pilotage automatisé de l’eau chaude sanitaire (ECS). Le compteur Linky devrait favoriser la diversification des offres de fourniture et permettre, notamment, un pilotage automatisé d’autres usages que l’ECS. Néanmoins à l’heure actuelle, il y a une incertitude concernant les offres qui seront proposées au consommateur ;
  • le manque d’information du consommateur. Dans son dernier baromètre, la CRE a pu observer que moins d’un consommateur sur deux sait qu’il a le droit de choisir son fournisseur d’électricité et de gaz.

Pour en savoir plus :

Lettre ADEME & vous, « Le consommateur d’énergie est-il plus économe lorsqu’il produit son énergie ? », 1er mars 2011
5ème édition du baromètre annuel Energie-info sur l’ouverture des marchés, novembre 2011

Smart grids, un terme en avance sur les mentalités ?

Il semble que le concept de Smart grid, symbolisant l’avènement d’une ère nouvelle pour le système électrique, soit en avance sur les mentalités. Sa traduction dans les faits nécessite en effet de la part de chaque acteur, à la fois par conviction écologique, nécessité et motivation financière, une prise de conscience nouvelle et une adaptation des usages grâce aux nouvelles technologies.

L’expression Smart grids (ou réseaux intelligents) est de plus en plus utilisée dans les médias. Dans le monde de l’énergie, les deux mots « smart » et « grids » semblent désormais naturellement associés.

Cependant, cette union n’a pas toujours été évidente. Elle s’inscrit dans une dynamique demandant l’implication de tous les acteurs, du côté des utilisateurs finals comme de la fourniture d’énergie. Cependant, les changements de mentalité qui doivent nécessairement accompagner cette révolution ont-ils bien lieu ?

Les consommateurs d’énergie

Les particuliers

Grâce aux compteurs évolués, le consommateur d’électricité tend à devenir consomm’acteur. En effet, par le biais de son ordinateur ou de son Smartphone, il pourra prendre des décisions éclairées sur sa consommation. De même, l’intégration des énergies de sources renouvelables (EnR) peut amener les consommateurs à devenir producteurs : 91 % des installations de panneaux photovoltaïques en France métropolitaine ont une puissance inférieure à 3 kWc. On constate que la tendance au changement est indéniable.

Le déploiement des compteurs évolués aura ainsi pour conséquence une maîtrise, voire une réduction, de nos consommations. Chacun de nous désire-t-il néanmoins s’impliquer dans cet effort citoyen ? Ce n’est pas évident.

Tout d’abord, en France, nous avons tendance à déléguer entièrement notre gestion énergétique au fournisseur par traditions historique et culturelle. Ensuite, le changement de comportement dépendra fortement des catégories socio-économiques : les populations en situation de précarité énergétique sont les moins à même d’investir dans une solution de pilotage énergétique. Enfin, on peut estimer qu’il y a au moins deux écoles de pensée : une première qui considère qu’il est utile de mettre à disposition de chaque utilisateur un outil de pilotage de sa consommation, comptant sur une éco-responsabilité spontanée. Une seconde estime, au contraire, que les consommateurs individuels ne souhaiteront pas être proactifs, même si on met à leur disposition des outils de pilotage. C’est un sujet complexe qui fait encore débat.

Les entreprises

Les entreprises seront plus sensibles que les particuliers à l’adoption de solutions de pilotage énergétique permises par l’émergence des nouvelles technologies en raison de la réduction possible des coûts et de l’image écologique de l’entreprise. Certaines pratiquent déjà de l’effacement.

Pour réduire la facture énergétique, il faut réunir un ensemble de conditions :

  • les bâtiments doivent être intrinsèquement performants, par conception pour le neuf, par rénovation pour l’existant ;
  • l’entreprise doit être équipée d’outils de pilotage pertinents et efficaces (Smart Energy Management) ;
  • l’organisation de l’entreprise doit refléter son ambition, avec des services généraux et une direction informatique dûment formés et sensibilisés à la maîtrise des consommations électriques ;
  • la nécessaire implication des collaborateurs sera inspirée par les dirigeants et s’appuiera sur un système d’information (SI) et de communication efficace.

On observe aujourd’hui des changements de mentalité encourageants dans le monde des entreprises, où l’adoption d’un SI et d’outils de pilotage adéquats vient accompagner le déploiement de nouvelles stratégies durables d’entreprise.

En amont, le SI est au cœur de la chaîne de fourniture d’énergie

La distribution

En premier lieu, le gestionnaire du réseau de distribution doit investir dans les SI dédiés à ses fonctions supports. Le déploiement et l’intégration des compteurs évolués rendent le réseau de distribution communicant, devant remonter les données de consommation afin de les mettre à disposition du fournisseur. Pour réussir cette transformation radicale, le personnel devra aussi être accompagné et suivre des formations adaptées. Ainsi, les agents de terrain, au contact des clients, devront apprendre à convaincre les particuliers de l’utilité du dispositif.

Les Smart grids auront aussi un impact sur les fonctions opérationnelles. Il faudra adapter le niveau d’automatisation des opérations sur le réseau, qui nécessitent non seulement une nouvelle gamme de logiciels et de SI (conduite, exploitation, maintenance, régulation court terme, etc.), mais, également, un redimensionnement de l’infrastructure communicante adossée aux réseaux (notamment basse tension).

Simple outil de gestion au départ, le SI est, donc, destiné à véritablement se positionner au cœur du métier du gestionnaire de réseaux de distribution.

La fourniture

En tant que responsable de la relation avec le client final, c’est le fournisseur qui devra principalement assurer la tâche d’éduquer les consommateurs.

La plus grosse inconnue réside dans la définition et l’attractivité des nouveaux services que le fournisseur pourra offrir à ses clients afin que, d’une part, celui-ci accepte d’y souscrire et, d’autre part, qu’il les utilise régulièrement. Cette démarche implique une véritable prise de conscience et une autre conception de la relation client.

À ce sujet, on peut imaginer que l’opérateur historique cherchera à construire des offres incitatives, à l’instar des tarifications progressives expérimentées aux États-Unis et au Canada. Ces offres pourraient être fondées sur un profilage détaillé des clients, ce qui nécessiterait une transformation des modes de travail qui n’en est encore qu’à ses balbutiements.

Un autre aspect est l’adaptation des SI. Elle concerne la connexion avec les bases de données du gestionnaire de réseaux de distribution, les applications au cœur du nouveau métier de services, l’interface sécurisée avec Internet, enfin une éventuelle « smartbox » résidentielle. Ces différentes composantes de la modernisation des SI sont éloignées des problématiques classiques du fournisseur et les changements de mentalité induits sont profonds.



Cette fiche a été rédigée par Steria.




Conclusion : L’émergence des Smart grids dépendra de l’adaptation et de l’acceptation des consommateurs

Les mentalités des consommateurs français d’électricité évoluent et les réflexions sur le rôle de ces consommateurs se multiplient. Ainsi, l’ADEME finance par exemple des thèses et des projets de recherche sur le comportement du particulier producteur d’électricité. Les résultats de ces travaux devraient permettre de mieux cerner le contenu des concepts de consomm’acteur et de prosommateur qui restent encore trop flous.

Un des grands défis de l’émergence des Smart grids est d’adapter le système électrique français à ces nouveaux comportements. Mais leur développement et leur succès dépendront de l’acceptabilité des systèmes mis en place.

Les Smart grids peuvent en effet susciter des réticences de la part des consommateurs. Tout d’abord, ils permettront de communiquer aux fournisseurs ou aux gestionnaires de réseaux les courbes de consommation d’électricité relevées par les compteurs. Ce processus de collecte et de diffusion de données peut être vécu comme trop intrusif.

Par ailleurs, la crainte du piratage des données est grande. Mettre en place un système de protection de ces informations, tel que du cryptage, entraînera inévitablement une augmentation des coûts. Encore un élément qui risque de freiner la mise en place des Smart grids.

Enfin, se posera la question du droit à l’oubli des données informatiques (un projet de loi adopté par le Sénat en mars 2010 est en attente d’examen par l’Assemblée nationale).

Autre sujet d’inquiétude, l’installation des technologies Smart grids dans tous les logements sera longue et coûteuse. De ce fait, il faudra être patient avant de pouvoir mesurer l’impact des Smart grids sur la consommation des ménages et justifier concrètement leur existence.

Il sera aussi nécessaire de prévoir des mesures d’accompagnement pour les propriétaires et/ou locataires souhaitant investir dans ces nouvelles technologies. Si certains auront les moyens d’investir et le feront spontanément dans l’intérêt général, d’autres auront besoin d’y être encouragés voire incités financièrement. À court terme, tous les consommateurs ne seront pas concernés par l’interactivité, il faut en avoir conscience.

La préoccupation majeure de tous les utilisateurs sera toujours celle d’avoir accès à une électricité de bonne qualité, disponible en permanence et à moindre coût. La révolution des Smart grids que certains disent inéluctable, que d’autres considèrent chimérique, se situe finalement dans un horizon temporel incertain mais vraisemblablement assez éloigné.

Pour en savoir plus :

« Le comportement : La clé du succès de la gestion intelligente de l'énergie et de l'eau ? », La Tribune.fr

Forum et interviews

La Commission de régulation de l’énergie a organisé son neuvième forum le 3 avril 2012 sur le thème du consommateur, acteur du système électrique de demain.

Madame Chantal Derkenne, ingénieur sociologue au Service Observation, Economie et Evaluation de la Direction Exécutive de la Stratégie et de la Recherche de l’ADEME, Monsieur Filip Gluszak, Président-Directeur général de GridPocket et Madame Catherine Grandclément, chercheure au Groupe de Recherche Energie Technologie et Société d’EDF R&D ont accepté de participer au forum en tant qu’intervenants et de nous expliquer si, et comment, le citoyen-consommateur est réellement prêt à changer ses habitudes en matière de consommation d’énergie.


Point de vue de Chantal Derkenne
Ingénieur sociologue (Service Observation, Economie et Evaluation - Direction Exécutive de la Stratégie et de la Recherche)

Point de vue de Filip Gluszak
Président-Directeur général

Point de vue de Catherine Grandclément
Chercheure au Groupe de Recherche - Energie Technologie et Société


Vous découvrirez également les interviews suivantes :

Point de vue de Patrice Mallet
Responsable Accenture Management Consulting Utilities France

Interview de Anne Dujin
Chargée de mission, Département Evaluation des Politiques Publiques




Point de vue de Chantal Derkenne (ADEME) :

Le défi auquel est confrontée l’ADEME depuis plusieurs années est d’amener les ménages à maîtriser leurs consommations d’énergie, et en particulier leurs consommations d’électricité dans un contexte français où celle-ci est disponible en abondance. Le discours sur la maîtrise de la demande est d’ailleurs en général difficile à faire passer dans notre société : il s’oppose à nos modes de vie consuméristes..

Depuis plusieurs années et à travers différentes études et travaux qu’elle mène, l’ADEME cherche néanmoins les leviers pour mobiliser le plus grand nombre et favoriser de nouvelles pratiques économes en énergie.

Quel effet de l’information sur les pratiques ?

Dans les dipsositifs permettant d’agir sur les pratiques des ménages, l’information en est un essentiel. Si elle s’avère nécessaire, les résultats suivants, tirés du baromètre effet de serre de l’ADEME (Le baromètre sur l’effet de serre est une enquête quantitative de l’ADEME qui donne l’opinion des Français sur ce sujet depuis plus de dix ans.) montrent néanmoins que des informations très générales n’ont pas d’influence sur les pratiques.
Dans cette enquête les interviewés déclarent pour une série de pratiques comme trier les déchets, éteindre les appareils électriques qui restent en veille , acheter des légumes locaux et de saisons, s’ils le font déjà , s’ils pourraient le faire facilement/difficilement ou encore s’ils ne pourraient pas le faire.

A partir de l’item « équiper son logement en lampes basse consommation », nous avons classé les personnes interrogées en sous-groupes selon qu’elles étaient plus ou moins convaincues par les conséquences de l’effet de serre. Leur adhésion et leur niveau d’information sur l’effet de serre ont-ils modifié leurs pratiques énergétiques déclarées ? Les résultats montrent que la corrélation entre les deux critères est inexistante, voire inversée. Autrement dit, ceux qui considèrent l’aggravation de l’effet de serre comme une certitude sont les moins nombreux à déclarer avoir déjà équipé leur logement en lampes basse consommation.

Cela démontre que le lien de causalité entre l’information et le changement de comportement n’est pas systématique, loin s’en faut !


Source : ADEME

Le même exercice a été réalisé non plus à partir du niveau de conviction du changement climatique mais à partir des pratiques de tri des déchets. Dans ce cas, la corrélation entre la pratique du tri des déchets et la consommation d’énergie existe : plus les gens disent trier leurs déchets, plus ils déclarent avoir équipé leur logement en lampes basse consommation.


Source : ADEME

Si cette enquête nous montre que l’information générale n’a pas d’effet sur les pratiques des ménages, elle ne nous dit rien en revanche sur l’information de proximité. Sur ce point des études sont en cours. Nous pouvons d’ores et déjà noter cependant que les consommations d’énergie des ménages sont le fruit de multiples arbitrages. Selon les ménages et selon les usages de l’énergie (chauffage, déplacement, éclairage, etc.), les logiques et les contraintes sont à chaque fois différentes.

Ainsi l’information disponible peut faciliter le changement des pratiques énergétiques mais beaucoup d’autres éléments entrent en ligne de compte comme l’éducation, le niveau de confort souhaité, la composition du ménage, l’âge, les revenus, la connaissance des bonnes pratiques, etc.


Source : ADEME

L’information même de proximité n’est donc qu’un élément parmi d’autres qui explique le comportement d’une personne vis-à-vis de l’énergie. Retenons qu’il n’y a pas de lien mécanique entre information et changement de comportement : les ménages ne changent de pratiques énergétiques que dans la mesure où cela leur simplifie la vie ou s’ils y sont contraints.

Quel impact sur les consommations d’énergie quand le consommateur devient producteur d’énergie ?

Une personne qui devient producteur d’énergie s’interroge-t-elle davantage sur sa façon de consommer ? Investir dans les énergies renouvelables responsabilise-t-il davantage le consommateur ? Pour répondre à ces questions, l’ADEME a conduit une étude (Etude réalisée par Christophe Beslay et Romain Gournet, Bureau d’études sociologiques C. Beslay) en partenariat avec GrDf et GDF SUEZ-CRIGEN sur le comportement de consommation des ménages producteurs d’énergie.

Un peu moins de la moitié des personnes rencontrées, dorénavant productrices d’énergie, a déclaré ne pas avoir modifié ses pratiques de consommations d’énergie. Elles ont conservé, voire sensiblement amélioré leur niveau de confort, mais sans pour autant modifier leurs habitudes. On trouve cependant deux cas très différents :
Pour les uns, « expérimentateurs écologistes », la production décentralisée d’énergie est un moyen supplémentaire de maîtriser leurs consommations et d’économiser l’énergie fossile. Ils avaient déjà des pratiques économes qu’ils n’ont pas modifiées. C’est aussi le cas de personnes moins engagées pour l’environnement, mais qui avaient déjà acquis une « culture des économies d’énergie ». Leur demande d’énergie est faible voire décroissante et la technologie conforte cette tendance.
Pour les autres, détachés des questions environnementales et/ou dans une pure logique de placement financier, ils ne font pas le lien entre production décentralisée d’énergie et maîtrise de la consommation. Leur demande globale d’énergie reste stable. Dans certains cas, on observe même un effet de substitution qui se traduit par une accumulation des équipements consommateurs d’énergie et produit dès lors un effet rebond indirect (les économies réalisées permettent d’accroître ou d’accéder à d’autres types de consommations énergivores).

Un peu plus de la moitié des ménages ont en revanche déclaré avoir modifié leurs pratiques de consommation depuis qu’ils produisent de l’énergie. Là encore, on observe des cas de figure différents :
Pour certains, passionnés de technique, la production décentralisée d’énergie fournit des outils de pilotage (compteurs, index…) qui matérialisent l’énergie et sensibilisent aux consommations d’énergie. Ils sont plus attentifs à leurs consommations et adoptent des pratiques plus économes. De fait, la demande d’énergie diminue, qu’elle provienne du réseau ou de leur propre production. Si l’argument économique n’est pas absent de leurs calculs, leurs motivations résident principalement dans l’optimisation de la performance du système technique.
D’autres profitent d’une énergie plus propre et moins chère pour accroître leur confort. Une eau plus chaude et en plus grande quantité permet de prendre des bains alors qu’on se contentait auparavant de douches. Le solaire thermique permet de chauffer la piscine. La température intérieure est parfois accrue pour atteindre 21-23°, ce qui n’était pas possible avec les systèmes antérieurs sinon à des coûts prohibitifs. L’effet rebond est à la fois direct (utilisation plus intensive des équipements consommateurs d’énergie) et indirect (utilisation des économies dégagées pour accroître la consommation d’autres biens et services énergivores).

Cette étude montre que la production décentralisée d’énergie ne va pas toujours de pair avec une moindre consommation énergétique. Des actions doivent donc être menées pour les associer plus étroitement, en développant notamment des outils simples de suivi et de pilotage.


Chantal Derkenne
3 avril 2012





Chantal Derkenne est ingénieur sociologue au Service Observation, Economie et Evaluation de la Direction Exécutive de la Stratégie et de la Recherche de l’ADEME.



Point de vue de Filip Gluszak (GridPocket) :

Le consommateur d’énergie change, car l’écosystème énergétique connaît trois ruptures fondamentales :

  • les contraintes environnementales et la rareté des ressources énergétiques ;
  • les ruptures technologiques (Smart grids, M2M, Internet, etc.) ;
  • la dérégulation du marché depuis 1999 (offres différentes, concurrence, etc.).

Le consommateur devient actif par rapport à l’énergie de plusieurs façons :

  • en étant informé : les études montrent qu’il suffit de donner de l’information au consommateur pour qu’il change (compteur communicant, etc.). Plus on fournit d’information et mieux on la fournit, meilleur est l’impact sur le consommateur. Cependant, certaines études montrent que les effets ne sont pas nécessairement durables, en raison de l’effet-rebond ;
  • par le développement des services de gestion de la demande : en raison du développement des EnR intermittentes, le coût de l’électricité devient de plus en plus volatil et le consommateur doit déplacer une partie de sa consommation d’électricité. Le fournisseur d’électricité a la mission de trouver les moyens pour l’inciter à le faire (d’une manière automatique ou volontariste) ;
  • en raison de la dérégulation du marché énergétique, le consommateur devient un acteur très convoité. Les effets de « churn » (taux de déperdition de clients pour une entreprise) sont très importants. Le fournisseur a donc intérêt à proposer de nouvelles offres tarifaires plus intelligentes pour aider le consommateur à dépenser moins, et ainsi l’inciter à souscrire un abonnement.

Cependant, les efforts faits pour rendre le consommateur actif ne sont pas suffisants. En effet, le consommateur ne se comporte pas rationnellement : il est autant influencé par des données rationnelles (informations sur sa consommation, etc.) que par des données subjectives (sociales et comportementales).

Par ailleurs, étant donné que l’électricité coûte relativement peu cher en France, proposer une réduction de 10 à 15 % de la consommation se révèle peu efficace pour inciter le consommateur à faire des efforts. Si le prix de l’électricité augmentait, les consommateurs deviendraient beaucoup plus actifs en matière de maîtrise de la demande en énergie. C’est la raison pour laquelle le projet Grid-Teams cherche, également, à travailler sur le stimulus social et comportemental du changement du comportement du consommateur.


Source : GridPocket

Le projet Grid-Teams

Le projet Grid-Teams a été développé en région PACA, et plus particulièrement dans le département des Alpes-Maritimes, qui constitue une péninsule électrique. Le département produit moins de 10 % de l’électricité qu’il consomme et la ligne haute tension qui achemine l’électricité n’a pas la capacité suffisante, mettant régulièrement le département en situation de black-out. Selon RTE, la situation du réseau est tendue 150 jours par an. La région a, donc, compris qu’il fallait agir sur les comportements des usagers et pas uniquement investir dans la technologie. Dans ce cadre, le projet GridTeams a pour objectif d’expérimenter un dispostif visant à pérenniser les bons comportements sociaux face à la consommation d’énergie.

Ainsi, ce projet s’est inspiré des programmes de fidélisation des supermarchés mis en œuvre depuis une cinquantaine d’années (feedback immédiat au consommateur pour le stimuler, rémunéreration avec de la monnaire virtuelle – éco-troks – et accompagnement personnel du consommateur lorsqu’il arrive à des points de blocage) afin d’inciter le consommateur à dépenser de moins en moins ou, plus intelligemment. Pour faire évoluer les comportements, le projet mettra à contribution des outils technologiques et sociologiques de mesure, de communication et de stimulation collective afin de permettre une baisse de la consommation de 5 à 15 % et le lissage de la courbe de consommation.

Grâce à ce système, il est possible de mesurer la « vertuosité » des gens, de comparer les utilisateurs, d’utiliser les réseaux sociaux et les conseils pour pouvoir les aider à aller plus loin, voire proposer des systèmes de challenge pour certains segments de consommateurs qui sont intéressés par les défis.

L’une des difficultés du projet est de pouvoir mesurer les effets positifs : chez Air France, c’est facile, plus vous voyagez, plus vous gagnez de miles. Or, dans le projet Grid-Teams, on cherche à réduire la consommation. Il faut pouvoir déterminer combien les utilisateurs auraient consommer initialement, quelle est la marge de manœuvre de réduction et en fonction de celà calculer le nombre d’éco-troks à proposer.

Les analyses ont été réalisées en partenariat avec l’École des Mines de Paris, Télécom ParisTech, ville de Cannes, ainsi que les sociétés WIT et Planète OUI (entretiens en termes d’écoconception, entretiens sociologiques avec les 30 foyers participant au projet et audits énergétiques complets, deploimenet d’un système de smart metering experimental) afin de proposer, à l’issue de l’expérimentation, une solution autocalibrante déployable à grande échelle.

L’étape suivante consistera à mettre en place un modèle d’affaire viable, en s’appuyant sur l’intérêt des fournisseurs d’électricité à proposer de nouveaux services. Cela permettra de concilier l’intérêt social des consommateurs et l’intérêt économique des fournisseurs d’électricité.


Source : GridPocket

Le projet Grid-Teams, labellisé par le Pôle Capenergies, cofinancé par la Région Provence-Alpes-Côte-D’azur et coordonné par GridPocket est actuellement en cours d’expérimentation. Les familles utiliseront le système jusqu’à l’automne 2012, ce qui permettra de lister les différents problèmes rencontrés.


Filip Gluszak
3 avril 2012





Filip Gluszak est Président-directeur général de GridPocket SAS.



Point de vue de Catherine Grandclément (EDF) :

Des travaux sociologiques récents menés à EDF R&D dans le cadre de deux expérimentations de Smart grids, « Une Bretagne d’avance » et « Premio » offrent des éléments de réflexion et d’interrogation sur le concept de consommateur acteur.



Une Bretagne d’avance

« Une Bretagne d’avance » est une expérimentation de pilotage de la charge d’électricité (pilotage du chauffage électrique) associé à un suivi de consommation par Internet qui a lieu en région Bretagne depuis 2009 (les éléments présentés ici s’appliquent à la saison 2009-2010, le programme ayant depuis évolué.). Ce programme a rencontré un succès incontestable :

  • les objectifs de recrutement de participants ont été atteints voire dépassés (plusieurs centaines de particuliers) ;
  • les participants ont en grande majorité donné leur accord pour participer aux effacements, ce qui montre le caractère accepté et acceptable des effacements de consommation ;
  • lors des enquêtes qui ont suivi les premiers mois d’expérimentation, les taux de satisfaction sont très élevés et peu de plaintes de la part des participants ont été recensées ;
  • les participants ont reconduit leur participation au programme.

Dans cette expérimentation, il y a deux briques :

  • une brique « effacement » pour laquelle le choix a été fait de rendre les effacements invisibles au maximum : aucune information n’a été donnée aux participants sur le moment des effacements ;
  • une brique « information » dans laquelle l’objectif est de faire du client un gestionnaire actif de sa consommation grâce à la fourniture d’un « suivi conso Internet ».

Le pilotage est effectué par EDF tandis que c’est au client de suivre et d’agir sur sa consommation. Cela dessine un scénario d’usage contradictoire puisqu’il s’agit pour le client de laisser EDF piloter son chauffage électrique, tout en étant très actif et très acteur pour s’informer et agir pour maîtriser ses consommations.

En fin de compte, les utilisateurs ont remis de la cohérence dans cette proposition. Ils ont décodé le « package » qui leur était proposé comme un seul et même système technique et ont, en majorité, laissé faire EDF sans faire eux-mêmes de nouveaux gestes d’économies d’énergie.

Dans cette configuration, plus qu’un client vraiment acteur, on a affaire à un client activé et activable grâce au pilotage par EDF de son chauffage électrique. En outre, le discours qui accompagnait cette opération ne portait pas sur la flexibilité de la demande mais plutôt sur les économies d’énergie.

En dépit de ces limites, il est intéressant de constater que la simple participation à ce type de programme vient nourrir un nouveau champ d’attentes et de demandes de la part des consommateurs : pouvoir individualiser le système, programmer ses préférences, disposer d’un suivi consommation plus élaboré, etc.

Premio

« Premio » est un dispositif très différent d’« Une Bretagne d’avance ». C’est un projet réalisé en partenariat avec de nombreuses entreprises et cofinancé par la région PACA. Il repose sur le principe d’une centrale électrique virtuelle qui agrège une multiplicité de procédés pour se donner de la capacité d’effacement de façon à passer les pointes.

Parmi les procédés, chez les particuliers et dans le petit tertiaire, il y a des délesteurs (boîtiers qui viennent interrompre le chauffage), des pompes à chaleur avec un stockage de chaleur sur ballon d’eau chaude supplémentaire.

À la différence d’« Une Bretagne d’avance », les deux objectifs de flexibilité de la demande et d’économies d’énergie ont chacun été présentés aux participants :

  • la flexibilité de la demande grâce au pilotage de la charge a été présentée comme un bénéfice collectif. L’objectif est d’éviter les pics de consommation dans une démarche citoyenne ;
  • les économies d’énergie concernent davantage un bénéfice appropriable par un individu privé (sollicitation d’un consommateur au sens classique).

Toutefois, au fil de la vie du projet, ces deux objectifs se sont découplés, donnant lieu à deux sous-programmes distincts au sein du projet.

Ce découplage rend visible :

  • la non-superposition naturelle de la flexibilité de la demande et des économies d’énergie : le découplage a permis de revenir sur les économies d’énergie et de réactiver des techniques connues sur la façon de parler au consommateur et de l’associer à une expérimentation. Il existe, donc, un champ d’expérimentation et de réflexion à avoir sur la façon dont on fait coïncider la flexibilité de la demande et les économies d’énergie ;
  • les défis techniques de la conception et de la réalisation des outils destinés à faire participer les usagers à la flexibilité : de nombreuses difficultés existent autour de la collecte des données, de la mesure d’un effacement, de la conception d’une interface homme/machine. Comment fait-on pour rendre ces outils appropriables et utilisables ?
  • les enjeux de la rencontre entre monde technique et monde des usages : il n’est pas évident pour les acteurs du monde technique d’avoir en face de soi des consommateurs qui deviennent acteurs. En effet, EDF R&D a mené des entretiens auprès des partenaires techniques et a constaté que les utilisateurs étaient volontiers considérés comme des gêneurs qui risquaient de dérégler la bonne technique et de faire irruption dans le système.

Différentes figures du consommateur-acteur

Les consommateurs ne sont pas désintéressés a priori par la flexibilité mais la construction des outils qui permettront de rendre le consommateur acteur constitue un enjeu majeur qui suppose un changement culturel de part et d’autre du système électrique. En effet, les énergéticiens cherchent actuellement à faire bouger de grandes constructions historiques en place depuis plus d’un siècle.

La première construction historique est celle des sociétés industrialisées qui, par définition, ont spécialisé les tâches entre les producteurs et les consommateurs. Les consommateurs acquièrent des biens qu’ils n’ont pas fabriqués et dont ils ignorent la provenance. Ainsi, aujourd’hui, par définition, être consommateur, c’est ne pas être producteur.

La seconde construction historique est plus spécifique au système électrique. Un travail considérable, à la fois technologique et sociologique, a été fait pour discipliner la demande, la rendre prédictible, la contrôler (abonnement de puissance en France, par exemple).

Jusqu’à aujourd’hui, les acteurs du système électrique ont fait en sorte d’atténuer l’activité du consommateur, ils se sont efforcés d’encadrer sa capacité d’action pour ne pas se faire « déborder » par la demande. Désormais, la question se pose de rendre le consommateur acteur du système électrique… comme s’il n’en faisait pas déjà partie !

En choisissant de remettre de la capacité d’action, voire de l’activité du côté du consommateur, il est possible de distinguer plusieurs degrés dans cette activation :

  • la première figure est le consommateur-activable qui correspond à peu près au consommateur en bout de chaîne qui est tout de même actif à son échelle (il branche, il allume, il consomme). Cependant, à l’échelle du système il est pacifié, discipliné, géré (demand side management qui permet d’activer la consommation et d’avoir prise sur la demande).
    Dans le cadre des Smart grids de demain, cette figure du consommateur-activable pourra être le consommateur piloté comme dans « Une Bretagne d’avance » mais aussi le consommateur qui réagit à des signaux-prix ;
  • deuxième degré de réactivation du consommateur : le consommateur – co-responsable du réseau : responsabilisé, sensibilisé, informé ou doté de capacités d’action sur le réseau grâce à ses installations de production (consommateur producteur), ou de stockage. Cependant, la question est de savoir de quoi sera capable ce consommateur mis en situation de responsabilité parce qu’informé ou parce que producteur. Quelles compétences, quelles capacités d’action, quels savoirs, quels outils lui seront confiés ? Qui sera cet acteur ? Quelles seront sa nature et sa taille ?
  • troisième degré possible d’activation : un consommateur qui deviendrait un acteur au sens plein et entier du terme : un consommateur-partie prenante, citoyen engagé voire activiste, qui demande des comptes et qui demande à participer aux choix amonts.

Beaucoup de clients résidentiels aujourd’hui sont intéressés par les questions d’énergie, prêts à participer à des programmes de flexibilité et dans l’attente d’outils de maîtrise de leur consommation d’énergie. Cela ne signifie pas néanmoins qu’ils adopteront en masse les propositions des énergéticiens. Tout se jouera dans les processus de déploiement et dans la rencontre entre les clients et les propositions des opérateurs. En outre, faire du consommateur un acteur du système électrique est un défi complexe. Le consommateur acteur peut correspondre à des réalités bien différentes et implique des changements profonds de part et d’autre du système électrique, la construction d’outils adaptés et une éventuelle redéfinition de la MDE.


Catherine Grandclément
3 avril 2012





Catherine Grandclément est chercheure au Groupe de Recherche Energie Technologie et Société d’EDF R&D.



Point de vue de Patrice Mallet (Accenture) :

Qu’attend le nouveau consommateur d’énergie ?
Une étude exclusive sur les attentes des consommateurs en France et dans le monde

Électricité grand public : la satisfaction est sur courant continu, mais les offres gagneraient à être plus en phase avec les modes de consommation

Plus de dix mille personnes interrogées dans dix-neuf pays d’Europe, d’Amérique, d’Afrique et d’Asie : pour la troisième année consécutive, Accenture prend le pouls des consommateurs d’électricité à travers le monde. Après avoir mis en lumière les attentes des clients en matière de nouveaux services et de fidélité à leur fournisseur, cette nouvelle enquête s’intéresse à l’équilibre entre personnalisation des offres, modes de communication (notamment les réseaux sociaux) et panachage coût / performance / services.

Sur des marchés devenus dérégulés dans la plupart des pays, les clients sont plutôt fidèles à leur opérateur (93 % des consommateurs français restent attachés au fournisseur historique d’électricité). Moins de services pour un moindre coût ou plus de services via un abonnement « premium » ne ferait bouger les clients qu’à la marge.
Voici les principaux enseignements de l’étude, résumés dans trois thématiques :

  1. Consommation : le bon mix de produits et de services.
  2. Communication : le potentiel des réseaux sociaux.
  3. Fidélisation : la prime aux économies potentielles.

1. Consommation : le bon mix de produits et de services

Dans le monde, 51 % des personnes interrogées reçoivent de leur opérateur un service autre que la seule fourniture de courant – par exemple, l’adduction d’eau ou de gaz naturel, ou encore des audits énergétiques ou la maintenance d’équipements. La France reste marquée par une culture « mono produit » de l’opérateur énergétique, puisque dans notre pays seulement 28 % des clients achètent à leur fournisseur un service ou un produit autre que le raccordement au réseau électrique.

47 % des foyers français (et 57 % des foyers dans le monde) seraient prêts à faire appel à leur fournisseur pour un audit d’efficacité électrique. Au-delà du champ énergétique, la moitié des clients est prête à solliciter son opérateur pour des services de réparation à domicile ou de télécommunications (mais seuls 21 % des foyers français opteraient pour un couplage entre électricité et télécoms). Il est à noter que plus les consommateurs multiplient les services auprès de leur fournisseur, plus leur satisfaction s’accroît.

Au plan mondial, près d’un tiers des clients accepterait de payer 5 % de plus pour un bouquet de services à la fois simple à utiliser, étoffé et intégrant plus d’énergies renouvelables. Mais plus des deux tiers (68 % en France) se contenteraient de services basiques (contrôle de la consommation par le client, pas d’énergies de sources renouvelables, relation client en mode libre-service électronique) en contrepartie d’une baisse de 10 % de leur facture.

Quatre profils de consommateurs

Les fournisseurs d’électricité se trouvent face à quatre familles de clients en attente des bouquets de service suivant :

  • Les « prédictifs » : plus représentée chez les propriétaires que chez les locataires, cette catégorie de client aspire à une réduction de 5 % de sa facture en se cantonnant à des services basiques mais consistants.
  • Les « économes » : en échange d’un service minimal, ces clients espèrent obtenir une remise de 10 % sur leur facture électrique. Plus sollicitée par les propriétaires, cette démarche demande une plus grande implication dans la gestion de la consommation.
  • Les « libres d’esprit » : plutôt demandée par les hommes et les 18 /34 ans, cette option « pilote » automatiquement la consommation et les services fournis au client, au travers de multiples canaux d’échange, mais sans historique détaillé ni accès à des énergies renouvelables. Elle est sans impact sur la facture.
  • Les « sensibles à l’environnement » : contre une majoration de 5 % de leur facture, ces personnes (surtout représentées chez les 18 /34 ans) souhaitent obtenir l’électricité la plus écologique possible, avec une consommation contrôlée automatiquement, des astuces pour modérer leur dépense d’électricité et des canaux d’interaction diversifiés.

Un chiffre étonnant : sondés sur les services qui les inciteraient à souscrire à un abonnement « premium », les personnes mettent en avant à plus de 50 % des rapports personnalisés sur leur consommation électrique et un mix énergétique élargi au solaire et à l’éolien. Dans le même temps, seuls 1 % des Français, Belges et Italiens seraient réellement prêts à payer de tels services (contre 20 % des Chinois et 18 % des Brésiliens, indiquant l’appétence des pays émergents pour ces offres à valeur ajoutée).

2. Communication : le potentiel des réseaux sociaux

Lorsque le service fonctionne convenablement, le client est moins demandeur d’un contact direct avec son fournisseur d’électricité. C’est l’enseignement retiré des deux courbes d’interaction qui se croisent au moment où le consommateur fait face à un problème. Si 41 % des personnes (45 % en France) préfère souscrire un nouveau contrat ou abonnement en étant en contact direct (de visu ou par téléphone), ce pourcentage passe à 59 % dès qu’il s’agit de demandes liées à une panne ou une erreur de facturation.

Sans surprise, les canaux de communication électronique sont plébiscités par près de neuf personnes sur dix pour leur simplicité et l’accès instantané à l’information.

Néanmoins, les réseaux sociaux restent très peu utilisés par les consommateurs. En moyenne, 10 % des clients s’en servent pour échanger à propos de leur fournisseur ou de la consommation d’énergie en générale.

Un chiffre étonnant : ce taux monte à 20 % dans les pays émergents mais plafonne à 5 % en France. Et seulement 1 % des clients français suit son fournisseur via Twitter, Google+ ou Facebook (ils sont 8 % dans le monde).

Questionnée sur les services qui les inciteraient à plus utiliser ces réseaux, la moitié des personnes (moins d’un tiers en France) cite le suivi d’incidents ou de réclamations, des conseils pour réduire sa consommation ou encore faire partie d’un « club privilège » et bénéficier d’offres spéciales.

3. Fidélisation : la prime aux économies potentielles

Les Français sont 6 % au-dessus de la moyenne mondiale en termes de satisfaction vis-à-vis de leur fournisseur d’électricité. Les Néerlandais se déclarent les plus satisfaits (82 %), tandis que les Japonais ferment la marche (27 %). Les trois-quarts des consommateurs de notre pays se sentent engagés auprès de leur opérateur, ce qui en fait le meilleur score mondial. Ce taux d’engagement est calculé sur la base de trois paramètres : la satisfaction du client, sa propension à recommander son fournisseur, son refus de changer d’opérateur.

Autre domaine dans lequel les foyers français se distinguent : seulement 7 % d’entre eux envisageraient de changer de fournisseur durant les douze prochains moins, ce qui en fait le taux le plus bas parmi les 19 pays étudiés. À l’opposé, 35 % des Allemands et 31 % des Belges sont prêts à recourir aux services d’un autre fournisseur (25 % en moyenne au plan mondial).

En un an, les Français sont aussi 7 % plus nombreux à faire confiance à leur fournisseur pour obtenir informations et conseils sur la meilleure façon de réaliser des économies d’énergie. Concernant un passage éventuel à la concurrence, sans surprise, 89 % des personnes le feraient dans l’optique de réduire leur facture d’électricité. À 60 % il s’agirait d’obtenir un abonnement mieux adapté au mode de consommation du foyer. À 33 % d’accéder à des énergies de sources renouvelables. Face à cela, quels programmes de fidélisation peuvent développer les opérateurs ? Pour 71 % des clients, l’idéal serait de cumuler des points qui donneraient droit ensuite à des produits ou services. Seule une moitié d’entre eux choisirait en premier lieu un programme par lequel le consommateur est récompensé sans qu’il s’y attende, par des remises ou des avantages « surprises ».

Un chiffre étonnant : la jeune génération (18 /34 ans) est en moyenne deux à trois plus demandeuse de contacts directs que les plus de 55 ans dès qu’il est question de changer d’opérateur, de signer une nouvelle offre de services ou de résoudre un problème.

Pour en savoir plus :

Téléchargez les résultats France de l'étude sur les attentes du nouveau consommateur d'énergie
Téléchargez les résultats Monde de l'étude sur les attentes du nouveau consommateur d'énergie
Téléchargez l'analyse détaillée


Patrice Mallet
2 juillet 2012





Patrice Mallet est Responsable Accenture Management Consulting Utilities France.



Accenture est une entreprise internationale de conseil en management, technologies et externalisation. Combinant son expérience, son expertise, ses capacités de recherche et d’innovation, développées et mises en œuvre auprès des plus grandes organisations du monde sur l’ensemble des métiers et secteurs d’activités, Accenture aide ses clients - entreprises et administrations - à renforcer leur performance.


Interview de Anne Dujin (CREDOC) :

Comment les habitudes de consommation des Français ont-elles évolué au cours des quarante dernières années ?

La consommation d’énergie n’est pas en soi une pratique sociale. Elle est la résultante de différentes activités quotidiennes telles que se chauffer, se laver, cuisiner, se déplacer, qui requièrent une certaine consommation d’énergie. Chacune de ces activités a connu de profondes transformations ces dernières décennies, qui ont modifié les usages de l’énergie. La taille moyenne des logements s’est accrue, surtout en maison individuelle. L’étalement urbain a augmenté les distances d’accès à l’emploi et aux services. Les appareils consommateurs d’énergie se sont multipliés dans les logements (écrans plats, smartphones, machines à expresso, etc.) en même temps qu’ils sont devenus plus performants (les lave-vaisselle et lave linge consomment aujourd’hui beaucoup moins d’eau et d’énergie qu’il y a 10 ans).

Les normes sociales et les représentations collectives ont également évolué. Les standards de confort se sont élevés (la température jugée confortable pour la pièce de séjour est 20 à 21°C plutôt que 19°C). La douche et le changement de vêtements sont aujourd’hui quotidiens. Tous ces facteurs ont contribué à une hausse tendancielle des consommations d’énergie des ménages.

On voit, donc, que les pratiques de consommation et les usages de l’énergie qui en découlent s’inscrivent dans des contextes matériels et normatifs qui se sont transformés sous l’effet de mutations à la fois sociales et techniques peu favorables aux économies d’énergie.

Cependant, les enquêtes d’opinion montrent que les ménages n’ont jamais été aussi sensibles à l’impact environnemental de leur consommation. C’est tout le paradoxe du « consomm’acteur », et c’est pourquoi il faut déconstruire en partie cette figure.

Pourquoi les Français ont-ils des difficultés à réduire leur consommation d’énergie ? Est-ce plus facile dans d’autres pays ?

Entre 2005 et 2009, la consommation finale du secteur résidentiel a augmenté de 6 % en France, de 3 % en Italie, de 2,5 % au Royaume-Uni. Elle a diminué de 4 % en Allemagne. Cependant, si on regarde l’évolution de la consommation résidentielle par ménage, on constate une relative stabilité sur la dernière décennie, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis ou en Australie.

Ce ne sont, donc, pas des différences de comportement des ménages qui expliquent les différences d’évolution constatées, mais des facteurs structurels tels que l’évolution démographique, le renouvellement plus ou moins rapide du parc de logements, etc. On ne peut pas dire qu’il soit plus difficile d’économiser l’énergie pour les ménages français que pour d’autres. En revanche, le poids de l’habitat rural isolé dans notre parc nous handicape par rapport aux pays du Nord de l’Europe dont le parc est globalement plus récent.

Si l’on regarde le poids des différents postes au sein de la consommation résidentielle d’énergie, il y a cependant une tendance commune à tous les pays industrialisés : la part des consommations liées au chauffage et à l’eau chaude sanitaire est en baisse depuis 20 ans (du fait d’une plus grande performance des systèmes) tandis que celle des appareillages et de l’éclairage est en constante augmentation, du fait de la multiplication des appareils électroménagers et multimédia dans les foyers. Ces deux mouvements se compensent et expliquent la relative stabilité des consommations. Cependant, ils montrent que la dynamique de consommation des ménages n’est pas orientée à la baisse.

Comment faudrait-il faire évoluer les politiques de maîtrise de la demande en énergie (MDE) pour qu’elles soient plus efficaces (plus de réglementations, plus d’incitations, plus d’informations) ?

L’action publique mobilise toujours plusieurs leviers conjointement pour atteindre ses objectifs. Ainsi, en matière de MDE, les réglementations thermiques définissent des normes de performance qui s’imposent aux constructeurs et, dans le même mouvement l’Eco prêt à Taux Zéro incite les ménages à entreprendre des travaux pendant que les campagnes de l’ADEME sensibilisent à l’enjeu des économies d’énergie.

En Europe, au cours des années 2000, ce sont les instruments incitatifs et informatifs qui se sont le plus développés auprès des ménages. Ce choix n’est pas neutre. C’est l’usager final qui est mis en responsabilité de faire baisser la demande d’énergie en transformant ses pratiques quotidiennes. Or, la consommation d’énergie est, pour beaucoup, le produit de phénomènes collectifs (systèmes techniques, offre marchande disponible, représentations du confort ou de l’hygiène) qui échappent à l’arbitrage individuel.

Ces constats appellent une approche de l’action publique qui joue simultanément sur l’incitation comportementale et sur les conditions matérielles et sociales du changement. L’exemple de la collecte sélective des déchets, qui est aujourd’hui une réussite en termes de transformation des comportements en France, montre que c’est l’ensemble du dispositif mis en place par les pouvoirs publics (mise à disposition de conteneurs et circuits de collecte adaptés, redevance spécifique, campagnes d’information sur les enjeux du tri), qui entraîne les comportements. Ce dispositif agit sur l’espace collectif (la commune, le quartier) et par effet d’entraînement sur les individus.

Inversement, on constate que les travaux d’efficacité énergétique dans les bâtiments tertiaires (normes Bâtiments à basse consommation notamment) ne produisent pas la réduction des consommations d’énergie escomptée. Les salariés qui se sont vus imposer un changement technologique qu’ils ne maîtrisent pas (éclairages automatiques, automatisation des systèmes de chauffage et de climatisation) ne respectent pas les normes d’usage qui garantissent la performance des équipements. Le changement technologique sans accompagnement comportemental, en amont et en aval, ne fonctionne pas.

Comment réconcilier le consommateur, qui cherche à maximiser son intérêt, et le citoyen qui, soucieux de l’intérêt général, est capable d’adapter ses comportements en conséquence ?

L’idée qu’il faudrait réconcilier le consommateur et le citoyen part du présupposé selon lequel c’est au niveau individuel, dans chaque ménage, que se situe le moteur du changement. En suivant ce raisonnement, on s’étonne des écarts entre les opinions qui témoignent d’une sensibilité écologique croissante et les pratiques effectives qui continuent de mobiliser toujours plus d’énergie. Cette vision est trop étroitement centrée sur l’« homo economicus ».

Le paradoxe ne se situe pas au niveau des individus, qui seraient tantôt consommateurs, tantôt citoyens, mais au niveau des injonctions contradictoires auxquelles, ils sont en permanence confrontés : d’une part, les politiques de croissance, y compris dans le registre de l’« économie verte », qui par le renouvellement d’une offre toujours plus abondante, incitent à la consommation ; de l’autre, l’incitation à l’éco-responsabilité, qui incarne aujourd’hui le nouveau visage du civisme. Chercher à réduire l’empreinte écologique de sa consommation devient une sorte d’impératif moral. Cependant, cela reste incantatoire dans un contexte social et technique qui ne se modifie pas.

A quoi ressemblera le consommateur d’énergie de demain ?

Tout d’abord, il n’y a pas un comportement de consommation d’énergie, mais des usages de l’énergie (le chauffage, la cuisson, la mobilité, etc.) susceptibles d’évoluer selon des dynamiques propres, en fonction de l’évolution des normes sociales ou de l’entrée sur le marché de nouveaux dispositifs techniques. Il est difficile d’avoir une vision unifiée, qui plus est prospective, du consommateur d’énergie.

Par ailleurs, cette figure du consommateur d’énergie est aujourd’hui frappée d’un paradoxe. Depuis l’émergence de la problématique de la maîtrise des consommations d’énergie, la notion d’efficacité énergétique focalise l’attention des politiques publiques et des concepteurs de nouvelles technologies.

Il en résulte une polarisation sur la dimension technique du phénomène de consommation, qui fait peu de place à la réflexion sur les comportements. Cependant, parallèlement, on présuppose du consommateur qu’il peut et souhaite devenir acteur de sa propre consommation et acteur de la maîtrise de la demande d’énergie.

Les Smart meters sont aujourd’hui au cœur de ce paradoxe. La gestion des réseaux et la conception de nouveaux dispositifs de Smart metering est entièrement déléguée à la technique, sans aucune communication auprès des ménages pour leur expliquer de quoi il retourne. Et en même temps, on attend des ménages qu’à travers l’information délivrée ils prennent une part active dans le fonctionnement des réseaux électriques intelligents.

C’est pourquoi un des enjeux majeurs pour penser les pratiques de consommation d’énergie de demain est de faire en sorte que les usagers aient la main sur les systèmes et qu’ils participent à leur définition pour les intégrer dans leur quotidien. Il faut éviter l’« enfermement technologique » qui prédéfinit les usages et ne permet pas de processus adaptatif.


Anne Dujin
14 juin 2012


Anne Dujin est politiste, diplômée de Sciences-Po Paris en analyse des politiques publiques. Elle est spécialiste du rapport entre instruments de politique publique et changement comportemental, en particulier dans les politiques de développement durable.
Au sein du département Evaluation des Politiques Publiques, elle suit plus particulièrement les dossiers relatifs à la consommation d’énergie : transition énergétique, smart grids, précarité énergétique.
Elle a été associée à partir de 2009 à la réflexion de la Commission Spéciale du Développement Durable sur les usages de l'énergie dans les bâtiments. Elle travaille, également, avec le Centre d’Analyse Stratégique sur le renouvellement des instruments de MDE.

Le CREDOC (Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des Conditions de Vie) a pour cœur de métier l’analyse des évolutions de la société française. Dans un contexte de renforcement des politiques de développement durable, le département « Evaluation des Politiques Publiques » développe une expertise spécifique sur la consommation d’eau, d’énergie, de la production de déchets ou des pratiques d’approvisionnement des ménages. Notre équipe analyse l’évolution des comportements pour définir les instruments adaptés aux objectifs de la puissance publique en matière de réduction ou de transformation des consommations.