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Nicolas Michelin, architecte urbaniste

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Qu’est ce qu’une architecture durable pour vous ? Peut-on envisager une évolution du bâtiment durable à la ville durable ?

Nicolas Michelin

Une « architecture durable » est une architecture qui traduit, dans sa forme même, l’idée de ce qu’est un bâtiment durable. Mais je préfère employer les termes de « bâtiment écologique » ou de « bâtiment intelligent » qui traduisent mieux le lien entre la forme du bâtiment et son caractère respectueux de l’environnement et des usages des habitants.

En lui-même, un bâtiment à énergie positive (BEPOS) seul n’a pas de réelle utilité. Le bâtiment durable ne peut être un élément de la ville durable que s’il est construit dans l’objectif de dégager de l’énergie pour la redistribuer aux bâtiments voisins. Il devient intelligent et vertueux dans la mesure où il participe à l’équilibre énergétique d’un îlot, voire d’un quartier. La gestion de l’énergie mais aussi de l’eau, des parkings et des déchets est alors commune à l’ensemble des bâtiments de l’écoquartier. On développe la mixité de fonction et le partage de l’espace. Il s’agit de mutualiser les moyens énergétiques, écologiques, économiques, sociaux et environnementaux. Cependant, cette gestion commune est compliquée et le processus qui consiste à passer du bâtiment durable au quartier durable, avec une mutualisation et un partage, est difficile à mettre en œuvre en raison des systèmes de la promotion traditionnelle (ses manières de faire), des découpes en volume nécessaires qui sont redoutés par les mêmes promoteurs (partager un parking, partager un jardin) et de la gestion des espaces privés/publics. On est passé d’un urbanisme de la parcelle à un urbanisme d’îlot.

Les urbanistes se doivent de développer les écoquartiers pour donner du sens aux bâtiments intelligents. En revanche, le passage de l’écoquartier à la ville durable ne se fera pas dans l’immédiat, parce qu’aujourd’hui, les architectes et les urbanistes n’ont pas encore une maîtrise suffisante pour gérer un si grand nombre de bâtiments. La gestion à grande échelle est beaucoup plus complexe.

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Sur quels projets travaillez-vous ?

Nicolas Michelin

Plusieurs projets d’îlots vertueux sont en cours de développement, notamment à Montpellier, Metz, Dunkerque et Dijon. Le projet en construction à Montpellier illustre notre ambition en matière de partage de l’espace, de développement de la mixité de fonction. Notre cabinet met par exemple en place une gestion des parkings en silo (non enterrés) dans les immeubles.

Notre cabinet a également développé l’écoquartier du Grand large à Dunkerque. Le plan d’urbanisme du quartier est fondé sur des considérations sociale (mixité et diversité), environnementale (gestion des eaux de pluies, énergies renouvelables) et économique (flexibilité des produits). Le quartier est conçu suivant un principe de développement durable avec une gestion des eaux de pluies par parcs et noues (fossé peu profond et large, végétalisé, qui recueille provisoirement de l'eau), et des protections contre le vent. Les immeubles sont pensés pour économiser l’énergie. Ils sont dotés d’une ventilation naturelle qui évite de mettre des moteurs pour extraire l’air des bâtiments. Pour très simple qu’il paraisse, ce système de ventilation naturelle est difficile à mettre en œuvre, notamment pour des questions d’assurance. En effet, les assureurs ne garantissent un projet de bâtiment que si celui-ci repose sur des technologies certifiées, la ventilation naturelle n’en faisant pas partie. Il a donc fallu obtenir des dérogations, des certifications, etc. Les démarches ont été très longues.

Nous travaillons également sur le quartier Pompidou à Metz. C’est la première fois qu’en France sont créés des immeubles abritant à la fois commerces, bureaux et logements. C’est ce que l’on appelle la mixité verticale qui est très compliquée à mettre en œuvre. En effet, ce type de construction était considérée comme impossible à réaliser, parce que les promoteurs demandent à ce qu’un choix soit fait entre les différentes fonctions d’un bâtiment. Cependant, nous avons réussi à les convaincre et à mettre en œuvre ce projet qui s’oriente réellement vers la ville durable, car le mélange des fonctions permet de mutualiser l’énergie. Mais cela reste expérimental.

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Que pensez-vous des nouveaux labels (bâtiments basse consommation, bâtiments à énergie positive) pour la construction des bâtiments ? Quels impacts ont-ils dans la construction et dans la vie quotidienne de ceux qui les habitent ?

Nicolas Michelin

Les normes, si elles sont nécessaires, sont un frein à l’innovation : les moyens fixés pour arriver à l’objectif établi par la norme sont souvent stériles. En France, on vous dit qu’il faut faire un bâtiment basse consommation et on vous explique la méthode pour le faire (taille des fenêtres, emprise au sol, etc.). Or, il est possible de faire un BBC en procédant autrement. Cependant, si vous utilisez la ventilation naturelle (ni ventilation mécanique contrôlée, ni climatisation), vous ne pourrez pas obtenir la certification de bâtiment basse consommation, parce que la ventilation naturelle ne fait pas partir du canevas de la certification BBC. Les normes n’incitent pas les architectes et les urbanistes à innover. Il faut laisser la place à l’innovation.

Le bâtiment intelligent est un concept très intéressant (nouvelles techniques et nouveaux appareils consommant peu d’énergie et permettant donc d’en économiser beaucoup), mais sa mise en œuvre est lente et difficile. Dans la pratique, les quelques réalisations restent très embryonnaires. Il est rare qu’un promoteur privé ou un bailleur social demande l’installation d’un détecteur de présence, d’un régulateur d’eau ou d’un système de gestion de l’énergie. La seule demande concerne le modèle standard de BBC.

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Quelles sont les évolutions qu’a connues votre métier d’architecte avec l’émergence des bâtiments intelligents ?

Nicolas Michelin

Le métier d’architecte n’évoluera que dans la mesure où le gouvernement laissera plus de latitude aux architectes et aux urbanistes pour innover. Aujourd’hui, on nous demande de faire des thermos (bâtiment isolé de l’environnement extérieur, peu d’exposition, peu de fenêtres pour éviter la déperdition). Nous sommes plusieurs architectes et urbanistes à avoir alerté les pouvoirs publics à ce sujet, mais nous avons été peu écoutés. Nous voulons rétablir la possibilité de « faire autrement » pour atteindre les objectifs de durabilité et nous sommes suivis dans ces démarches expérimentales par des bureaux d’études et des ingénieurs. Cependant, l’ensemble des promoteurs demandent désormais des bâtiments certifiés BBC afin d’obtenir des aides financières. Cependant, les projets certifiés ne sont pas intéressants du point de vue de l’architecte car ils ne sont pas novateurs. L’innovation n’est pas reconnue et acceptée par l’organisme de certification, même si la technique innovante a la même finalité et les mêmes effets que la technique certifiée. Il est très difficile de sortir de ces rails.

Ainsi à Rouen, il y a cinq ans, nous avons construit un bâtiment de bureaux avec une ventilation naturelle nocturne (les murs en béton emmagasinent la fraîcheur pendant la nuit et la restituent pendant la journée), et un système de récupération de l’eau de pluie qui ruisselait en pellicule très fine sur les murs extérieurs du bâtiment au moment les plus chauds de la journée. Ce système permet d’isoler les murs du bâtiment de la chaleur extérieure et de maintenir la température intérieure du bâtiment à 22°C toute l’année sans climatisation. La difficulté était de faire valider ce procédé par la certification. Les démarches ont été très longues, il a fallu se battre, mais, finalement, le bâtiment a été construit et le système fonctionne parfaitement.

Le bâtiment intelligent est une construction qui permet, grâce à de nouvelles techniques (miniaturisation des systèmes et la gestion technique centralisée des bâtiments (GTB)), d’utiliser des énergies naturelles (le soleil, le vent, la pluie) afin de réguler la température intérieure du bâtiment. Le bâtiment est en train de passer du stade mécanique au stade électronique, c’est-à-dire qu’il devient plus réactif au milieu extérieur.

Parmi ces énergies naturelles, l’énergie solaire est l’avenir des bâtiments. Ils reçoivent une quantité d’énergie solaire considérable, dix fois voire cent fois plus qu’il n’en faut pour la totalité des besoins énergétiques dans un logement (seuls l’eau chaude sanitaire, les lave-linge et lave-vaisselle sont très consommateurs). Le problème est qu’on ne sait pas stocker cette énergie ou la réutiliser en temps réel. Le jour où l’on saura le faire, la gestion énergétique du bâtiment changera radicalement et il sera possible de faire des bâtiments très vertueux. Cependant, aujourd’hui, nous n’en prenons pas le chemin. L’énergie solaire n’est pas assez exploitée. Il faudrait inciter les constructeurs à développer cette énergie, en conditionnant les aides d’État liées au BBC à l’utilisation de l’énergie solaire.

Par ailleurs, ce qui pose également beaucoup de problèmes est le comportement de l’usager du bâtiment. À cet égard, l’exemple de la rénovation du siège de la Caisse d’Épargne à Metz est emblématique. Le bâtiment a été conçu pour permettre la ventilation traversante (courant d’air entre les deux façades du bâtiment). Il n’y aurait donc pas du avoir besoin de climatisation, le confort des usagers étant assuré 350 jours par an. Le seul risque était qu’il fasse chaud les quinze jours restants, en juillet ou en août. Cependant, l’entreprise a demandé à ce qu’un système de climatisation soit installé afin de garantir le confort de ses employés pendant ces quinze jours. Tout le monde doit être responsable et prendre part au développement durable, chacun doit accepter que son confort diminue quelques heures, voire quelques jours dans l’année, afin d’éviter d’avoir recours à des techniques très consommatrices en énergie, alors qu’il existe des solutions plus économes.

Cependant, les mentalités évoluent peu à peu et les gens semblent être prêts à faire des efforts sur leur confort pour réduire leur consommation énergétique. L’objectif prioritaire serait de réduire la consommation d’eau chaude sanitaire qui est le premier poste de consommation d’énergie. Aujourd’hui, de nombreux dispositifs et technologies permettent de réduire la consommation d’énergie (chasse d’eau économique, ampoule basse consommation, etc.). Il ne s’agit pas de culpabiliser les consommateurs, mais de les stimuler et de les sensibiliser, car la technique ne suffit pas pour économiser l’énergie. Par exemple, dans le cadre d’un système de ventilation nocturne, il faudrait que le dernier qui quitte le bureau ouvre la fenêtre. Cependant, il reste beaucoup de travail à faire quand on s’aperçoit que les gens ont encore du mal à penser à éteindre la lumière en sortant d’une pièce.

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À côté du technicien qui applique les normes, reste-t-il une place pour le créateur ?

Nicolas Michelin

Les bâtiments BBC sont tristes, la salle de bain n’est plus éclairée, très peu de façades sont exposées à l’extérieur, la taille des fenêtres et des appartements est réduite. Face à la multiplication des normes et des certifications, le créateur ne peut pas innover ; il est bridé car les normes BBC standardisent le logement. Certains architectes affirment qu’ils peuvent s’exprimer sur la façade du bâtiment. Cependant, un architecte n’est pas un dessinateur. Le bâtiment c’est d’abord son visage intérieur, son intelligence intérieure.

Je préfère un bâtiment très laid de l’extérieur où les gens sont très heureux dans de grands espaces, avec des balcons et une atmosphère agréable à un bâtiment esthétiquement beau et design dans lequel les gens sont malheureux. L’important réside dans l’habitabilité du bâtiment, dans sa haute qualité d’usage (HQU) plutôt que dans sa haute qualité environnementale (HQE) et sa beauté. Or ces priorités sont généralement inversées : on juge une architecture à son esthétique extérieure.

Aujourd’hui, cette situation n’évolue pas positivement en France. Les normes et les processus de certifications par le CERQUAL (Certification Qualité Logement - seul organisme de certification des logements en France) se multiplient dans le but de multiplier les BBC et de créer des écoquartiers. Et les promoteurs veulent en premier lieu être assurés et donc ne prennent pas le risque de construire des bâtiments qui n’obtiendront pas la certification. Ils ne font donc plus appel à de nouvelles techniques et construisent des bâtiments standards ou qui peuvent obtenir facilement la certification. Dans le reste du monde, aux États-Unis, au Royaume-Uni ou dans les pays nordiques, la situation n’est pas la même. Il suffit de prouver que la solution technique fonctionne pour qu’elle soit certifiée. Ces démarches moins contraignantes laissent plus de place à l’innovation.

Nicolas Michelin, architecte urbaniste, né en 1955 à Paris, a créé l'agence ANMA à Paris en 2000, avec Michel Delplace et Cyril Trétout, après avoir été associé à Finn Geipel sous le nom de LABFAC dans les années 90.
Parallèlement à son activité d'architecte, Nicolas Michelin a dirigé l’Ecole d’art et le Centre d’art contemporain de Rueil-Malmaison de 1985 à 2000 ainsi que l'Ecole nationale supérieure d’architecture de Versailles de 2000 à 2009 où il a installé le Centre d’art « La Maréchalerie ».
Il a été nommé plusieurs fois pour le Grand Prix d’Urbanisme.

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